Apophénie et biais de confirmation

Je suis tombée récemment sur un billet parlant de l'astrologie, écrit par Cinnamon que par ailleurs je respecte beaucoup. Ça m'a inspiré quelques réflexions sur mon attitude face aux horoscope, sur l'apophénie et sur le biais de confirmation, que je me permets de partager avec vous.

Autant le dire tout de suite, je crois fermement dans le libre arbitre, même si les effets d'un truc aussi incontrôlable et aléatoire qu'une dépression a un peu ébranlé cette conviction. Donc j'ai du mal à croire que les étoiles ou les tarots ou que sais-je aient le moindre pouvoir de prédire un avenir que je peux changer comme je veux. Je fais donc manifestement partie des sceptiques.

D'ailleurs il y a une phrase qui m'a interpelée dans ce billet : Mais je dirais que ça colle très bien à la réalité, environ une fois sur deux, [...] Alors je vais essayer de concurrencer ces prédiction avec le Natoroscope, encore plus personnalisé et encore moins passif : écrivez sur une feuille un nombre quelconque d'interrogations totales (celles où on ne peut répondre que par oui ou non, il faut faire simple, c'est mon premier natoroscope). Par exemple « Est-ce que ma première rencontre d'aujourd'hui donnera quelque chose sur le long terme ? » ou « Est-ce que telle phrase de mon horoscope habituel va se réaliser ? » Ensuite utilisez une pièce pour tirer à pile-ou-face une réponse à chaque question : pile pour oui, et face pour non (attention, ça marche beaucoup moins bien si on fait l'inverse). Voilà, ce sont les prédictions du Natoroscope \o/. Vous verrez que sur le long terme, ces prédictions se vérifieront exactement une fois sur deux...

Mais comme le sujet de cet article n'est pas : « pourquoi ça marche l'astrologie ? », je vous fais grâce de la suspension d'incrédulité (suspension of disbelief, les francophones sont moins bien pourvus chez wikipedia), qui devrait suffir pour clouer le bec à la plupart des sceptiques.

Et comme à chaque fois que j'arrive à un résultat différent que quelqu'un qui me semble réfleter la normalité (ou du moins, que je considère plus proche de la normalité que moi), je me suis interrogée sur les différences à l'origine de cet écart.

Évidemment, je peux employer des mots barbares comme je veux, si je ne les définis pas ça risque de ne pas avoir beaucoup de portée. Donc l'apophénie (apophenia en anglais, la version française de wikipédia laisse à désirer sur ce sujet), c'est le fait de percevoir une forme ou un message ou un motif là où il n'y en a pas.

Par exemple, lorsque vous êtes dans une prairie verdoyante pleine des parfums du printemps et de votre âme sœur, avec le soleil qui caresse doucement votre peau, après vous être roulés dans les coquelicots, pendant que vous êtes couchés dans l'herbe en train de regarder les petits nuages blancs sur le ciel azur, et que vous vous amusez à trouver à quoi ressemble chaque nuage, vous faites de l'apophénie. Parce qu'un nuage, ça a une forme n'importe comment, ça ne ressemble fondamentalement à rien, donc toute interprétation de la forme du nuage n'a aucun sens. Désolée pour le bucolique.

Parce que plus généralement, le cerveau humain est sans cesse en train de tourner à fond pour interpéter toutes les informations sensorielles qu'il reçoit. Mais que se passe-t-il lorsqu'il ne reçoit pas d'information, ou des informations qui n'ont pas de sens ?

Ceux qui ont déjà joué avec le point aveugle de la rétine, ceux qui ont déjà subi certaines formes de migraines accompagnées, et je suppose ceux qui eu certains accidents laser (je n'ai pas connu cette dernière situation) pourront vous répondre : le cerveau essaye de recontruire l'image avec les informations qu'il a. On ne voit jamais "rien", même lorsqu'on ferme les yeux : on voit du noir, ou des motifs géométriques étranges, ou éventuellement des points scintillants, mais pas rien du tout.

L'apophénie est donc un phénomène normal lié au fonctionnement même du cerveau, qui fait juste ce qu'il peut avec les informations qu'il a.

Pourquoi je vous parle d'apophénie alors que j'avais commencé avec une référence aux prédictions astrologiques ? Parce que l'astrologie et plus généralement la superstition sont basées au moins en partie là dessus. Si vous avez votre premier accident un vendredi 13, et que vous en concluez que le vendredi 13 porte malheur, vous venez de faire de l'apophénie. Car il s'agit d'un motif "vendredi 13 implique accident" qui n'existe pas.

Mais comment affirmer qu'il n'existe vraiment pas ? L'apophénie est une illusion, et comme toutes les illusions, le sujet ne peut pas distringuer la différence avec la réalité. Par exemple l'homme en train de mourir de soif dans le désert et qui voit des oasis partout, après avoir vu cinquante oasis illusoires, quand il voit la cinquante-et-unième, il n'a aucun moyen de savoir si c'est encore une illusion ou si cette fois c'est une vraie.

Un bon moyen de se limiter les dégâts de l'apophénie, c'est d'essayer de changer de point de vue. Parce que ce nuage qui a une forme d'enclume, on pourrait vraiment croire que ça veut dire quelque chose, peut-être y a-t-il un marteau pas loin. Alors que si on a conscience que ce nuage a aussi une forme de sablier, de taille féminine, et de verre correcteur pour myope, on est tout de suite moins tenté de chercher un marteau à côté.

On arrive ainsi à ce qui donne à l'apophénie, et donc indirectement à la superstition, toute sa force : le biais de confirmation (confirmation bias, une fois de plus l'anglais l'emporte haut la main). En substance, il s'agit d'un biais en faveur des données qui confirment le point de vue de l'expérimentateur, au détriment des données qui le contrisent. Cinnamon en avait bien conscience dans son billet, même sans donner le nom de ce biais.

Par exemple, après votre premier accident un vendredi 13, pendant que vous émergez dans la salle de réveil du bloc opératoire des urgences, vous allez passer en revue tous les vendredi 13 de votre existence, pour vous rendre compte que l'accident n'est pas le premier malheur qui vous tombe dessus un vendredi 13. Du coup, vous allez croire encore plus fort que le vendredi 13 porte malheur.

C'est enfin à ce stade que ce billet mérite vraiment sa place dans la catégorie Alterperception. Parce que l'apophénie, je la subie probablement autant que n'importe quel homo sapiens sapiens de ce monde. Alors que le biais de confirmation, à force de le chercher et de l'éradiquer dans mon comportement, je pense l'avoir bien amoché (sans doute pas complètement achevé, les biais sont toujours prêts à resurgir lorsqu'on ne les attend plus).

Dans mon exemple, l'attitude non-biaisée aurait été de comptabiliser tous les malheurs de son existence, avec leur gravité, et de comparer les vendredi 13 aux autres jours. On pourrait à ce stade objecter avec raison que ce serait une tâche titanesque, voire impossible, car il y a forcément des malheurs que l'on a oubliés.

Il faut donc changer de démarche. Il y a des gens qui cherchent à accéder à toujours plus de connaissance, mais de la connaissance solide, fiable et objective, c'est-à-dire sans biais. Ces gens là, ce sont les scientifiques. Ils ont pas mal d'astuces pour se débarrasser de certains biais (même si dans la réalité ça ne se passe pas vraiment comme ça, je parle ici des scientifiques idéaux).

Pour le biais de confirmation, c'est facile : il suffit de faire exactement l'inverse. Lorsque j'ai une affirmation générale, par exemple « le vendredi 13 porte malheur », pour démontrer qu'elle est vraie, je dois montrer que tous les vendredi 13 sont néfastes, d'une façon ou d'une autre, mais ça fait quand même un sacré boulot (surtout pour les vendredi 13 du futur). Alors que pour démontrer qu'elle est fausse, il suffit de trouver un seul vendredi 13 où il n'y ait pas eu de malheur. C'est tout de suite plus simple, non ?

Dit sans exemple et de manière plus générale, quand on est face à une affirmation dont on s'interroge sur la véracité, ça ne sert à rien de chercher des exemples où ça marche, pour conclure il faut des exemples où ça ne marche pas. C'est pour ça que la méthode expérimentale prescrit de faire des modèles, et de chercher à prouver expérimentalement qu'ils sont faux. C'est le principe de réfutabilité (cette fois le français marche à peu près, mais n'hésitez pas à jeter un œil à la version anglaise).

Mais cette démarche intellectuelle est utilisable aussi dans la vie de tous les jours. J'ai pris l'habitude, lorsque je forme une opinion tranchée, de voir si à partir des mêmes données je ne peux pas former l'opinion opposée, ou au moins radicalement différente. Par exemple la forme des nuages évoquée plus haut, ou alors après une engueulade avec mon chef, si je me disais « mais quel gros con ! », je passerais immédiatement en revue ma mémoire à la recherche d'un élément pour me prouver que j'ai tort (par exemple le fait qu'il soit plutôt svelte). Ou alors après m'être remémoré une fois où j'étais particulièrement ridicule, par exemple le soir où j'ai eu mon premier stylo-plume, je voulais absolument écrire quelque chose (néopathie ?), je cherche si je me suis améliorée depuis (réponse : non, encore constatée avec mon nouveau grille-pain lundi soir).

J'imagine que lorsqu'on n'a pas une estime de soi pitoyable c'est moins facile de chercher des arguments à l'encontre de ce que l'on pense. Mais si c'est le prix à payer pour atteindre la vérité, ce n'est pas si cher que ça, si ?

Publié le jeudi 26 juillet 2007 à 9:29.

Catégorie : Alterperception

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