Assiette à sens unique

Aujourd'hui, j'ai mangé une cuisse de poulet. J'imagine que pour la plupart des gens, c'est un fait anodin et inintéressant. Ils n'imaginent sans doute pas à quel point ça peut être cataclysmique pour moi.

Il ne faut pas se méprendre : j'aime beaucoup le poulet rôti. Enfin, j'aime beaucoup le goût du poulet de rôti. Mais malheureusement dans un repas, tout n'est pas une question de goût.

Pour une raison obscure, je déteste le gaspillage. À un point qui relève peut-être franchement de la phobie. Je ne sais pas si c'est lié à ça, mais c'est très exceptionnel que je ne finisse pas mon assiette. J'aime qu'à la fin du repas mon assiette soit immaculée (ça facilite aussi la vaisselle après). Je déteste lorsqu'il reste quelque chose dans mon assiette à la fin d'un repas. Même si ce quelque chose n'est clairement pas avalable, par exemple un os.

Par contre quelque chose qui est lié à cette gaspillophobie (si quelqu'un a assez de notions en grec ancien pour proposer un néologisme mieux construit, ça m'intéresse), c'est le fait de passer un temps fou à essayer tant bien que mal d'extraire tous les petits morceaux de viande encore collés aux os. Je n'aime pas non plus avoir à me battre pour apprécier ma nourriture.

Et il y a quelque chose d'encore plus terrible dans cette cuisse de poulet. Un démon encore plus fort qui me guettait, bien planqué sous mon assiette. Il y a une autre chose que je ne supporte vraiment pas, largement pire que laisser quelque chose, même pire que jeter directement tout le repas : sortir quelque chose de ma bouche. Aussi loin que je me souvienne j'ai été repoussée par tout ce qui impliquait ressortir quelque chose de ma bouche : chewing-gum, clafouti aux cerises, olives, etc.

Du coup, lorsque j'ai senti ce morceau de cartilage contre mes molaires inférieures gauches, malgré toute la minutie avec laquelle j'ai sélectionné ce qui arrivait dans ma bouche, j'ai su que ça allait mal se finir. Et effectivement, malgré tous mes efforts, je n'ai pas réussi à faire passer ce morceau de cartilage par mes lèvres ; il est parti par l'œsophage.

Au final, j'ai quand même réussi à m'en sortir, je suis encore vivante (pour l'instant), mais c'est le genre de sport que je ne me sens pas du tout de faire tous les jours. Je préfère les repas plus tranquilles, à sens unique : tout ce qui rentre dans l'assiette va vers la bouche, et tout ce qui rentre dans la bouche va vers l'estomac.

Et comme d'habitude devant une catastrophe, je me pose la question du pourquoi. La première chose qui vient à l'esprit serait de mettre ça sur le dos de mes parents et de l'éducations qu'ils m'ont offerte. J'imagine que tous les enfants sont un jour entrés en conflit avec leurs parents à cause d'une assiette qu'ils ne voulaient pas finir. J'imagine que la plupart des enfants ont été à un moment donné sensibilisés au problème du gaspillage. Je doute que mes parents aient pu avoir une attitude franchement différente des autres, pourtant les comportements similaires au mien m'ont l'air plutôt rares.

Moi j'ai une explication toute trouvée, mais qui ne va sans doute pas satisfaire tout le monde dans mon lectorat : c'est ma nature. Je suis une tarée. Je suis une malade mentale. Juste pas assez dangereuse pour être enfermée. Et ces pages décrivent quelques grains du silo de folie que je suis.

Quelqu'un a une autre proposition ?

Publié le mardi 15 janvier 2008 à 14:24.

Catégorie : Moi

Commentaires

1. Le vendredi 25 janvier 2008 à 23:36, par Emma :

Il reste la solution de faire une poule au pot :
La viande se détache des os, et ainsi on ne perd rien.
De plus cela se consomme aussi bien froid que chaud, et on obtient un bouillon pas dégeu, pour ces longues soirées d'hiver.

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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