Creep

À l'occasion de Noël, j'ai passé cette semaine dans ma famille en Moselle. Il ne s'est rien passé de très palpitant, sauf au début et à la fin.

Le programme

En gros, je suis arrivée samedi soir, juste à temps pour le repas avec tous les oncles du côté de mon père et une bonne partie des cousins. Sachant que feu mes grands parents paternels ont eu cinq enfants, et dix-sept petits enfants, ça commence à faire du monde. Ça faisait longtemps que je ne les avais pas vus, et c'était très sympathique de les retrouver.

Dimanche, séance cinéma avec des sœurs, mon frère et son amie, pour aller voir À la croisée des mondes : la boussole d'or, dont j'ai déjà parlé.

Ensuite rien de particulier jusqu'à ce soir, lorsque je suis rentrée à Paris. Comme l'a si bien résumé mon père, c'est comme si j'avais du temps libre à Paris, sauf pas sur la même table (en clair : tout le temps devant l'ordi'). C'est pas complètement faux, même si ça perd de vue les contacts humains lors des repas et du thés (et l'absence de mon Arbiter).

Le premier point fort

De ces vacances je retiens pourtant deux points forts. Le premier était dimanche après-midi, lors du retour du cinéma (il doit bien y avoir une demi-heure de voiture entre chez mes parents et le cinéma le plus proche).

On essayait tant bien que mal de choper une station radio, et on avait réussi depuis plusieurs minutes à avoir RTL2. Et puis RTL2 s'est mis à passer Creep, de Radiohead. La voiture était remplie de ma voix et celle de mon frère, qui chantions avec la radio.

J'aime beaucoup ce titre, même si je ne connais pas vraiment la situation qui est décrite, je me sens très en phase avec l'émotion générale de la chanson, et je suis très touchée par le message et la façon dont il est transmis.

Mais ce qui me touche le plus, c'est le refrain, qui sont des mots qu'il m'arrive souvent de reprendre pour moi, même si le contexte est complètement différent. Voici ce refrain :

But I'm a creep
I'm a weirdo
What the hell am I doing here?
I don't belong here.

Pour les non-anglophones, voici une traduction personnelle et approximative (si quelqu'un a mieux à proposer, ça m'intéresse) :

Mais je suis un monstre
Je suis un(e) taré(e)
Putain mais qu'est-ce que je fous ici ?
Ma place n'est pas ici.

J'aimerais bien savoir ce que les autres dans la voiture ont pensé de ce moment. De mon côté, j'ai du mal à décrire avec des mots comment je l'ai vécu de l'intérieur, un peu une impression d'être sur la même longueur d'ondes que mon frère et de partager ce morceau comme on partage la soupe aux resto' du cœur.

Le second point fort

Il n'y a pas grand chose à signaler pour le reste des vacances, jusqu'à la toute fin, dans le train qui m'emmenait vers Paris.

Une dizaine de minutes après le départ, deux jeunes gens, un garçon et une fille, sont venus s'installer derrière moi. Ils discutaient de tout et n'importe quoi, et je ne pouvais m'empêcher d'alterpercevoir leur conversation.

Je sentais bien que ce n'était pas une bonne idée de les écouter. J'ai pourtant un « espace silence » écrit quelque part sur mon billet. Mais bon, je monte le son de mon baladeur mp3/ogg. Pain chante un peu plus fort : « Just wipe your own ass / And shut your mouth ».

Rien à faire, je comprends encore tout ce que dit la fille (le garçon parlait dans sa barbe et je n'ai pratiquement rien compris de tout le trajet). Je monte encore le son. Machinae Supremacy chante : « I feel all black inside like coal / I wonder if you know ».

Je comprends encore. Je monte le son. Niveau « je marche à côté d'un boulevard très fréquenté ». See-Saw chante fort : « Do you call it solitude? / Do you call it liberty? / When all the world turns away / To leave you lonely ».

Je comprends encore. Je monte le son. Niveau « je suis dans le métro ». Pain gueule : « It's calling me / My misery / It's hunting me / My misery ».

Je comprends encore. Je monte le son. C'est la première fois que je pousse cet appareil aussi loin. Machinae Supremacy hurle : « But I can't even sleep / My sanity will break ».

Je comprends encore. Je monte le son. Et pendant que Pain s'époumonnait sur : « Suicide machine / I don't understand » ça a brutalement coupé. J'aurais dû le recharger avant de partir.

Il ne restait donc plus que mes écouteurs inanimés entre cette conversation et moi. Autant dire, rien.

Je suis un monstre / Je suis une tarée

On pourrait presque trouver ça amusant, ce clin d'œil du destin, finir mes vacances sur le même titre que celui sur lequel elles ont commencé : Creep.

Ces deux là, c'étaient des gens normaux. Avec une vie sociale. Avec des connaissances communes de qui parler. Avec des questions simples. Avec une vie simple. Avec leur part de bonheur, fût-elle livrée avec un sachet de petits soucis.

Elle qui est follement amoureuse, mais qui n'arrive pas à avoir de réponse claire de l'objet de son amour.

Une telle qui a réussi à ne pas tomber enceinte depuis tout ce temps, chapeau.

Un tel qui était un vrai Don Juan, à draguer dix filles dans la même soirée, qui est maintenant est rangé avec une fiancée, est-ce que « ça » a réussi à le ranger ou est-ce qu'il essaye juste de se retenir jusqu'au mariage ?

Une telle, qui la regardait toujours de haut, genre « moi j'ai un boulot stable, un mari et une petite fille » et qui commence à ce rendre compte qu'elle est nettement moins libre.

Il vaut mieux ne pas être avec quelqu'un quand on rédige sa thèse, tel couple s'était séparé avant, pour se remettre ensemble après, et tout s'est bien passé ; alors que tel comple avait rompu juste à ce moment là.

« Et si je me remettais à la salsa ? »

Bref, tous ces petits rien qui forment une vie saine et équilibrée. Une vie que j'envie.

Parce que moi, je suis une asociale. Je suis un monstre. Je suis une tarée. Je suis une parodie d'être humain. Toutes ces questions me sont complètement étrangères. Je ne me les suis jamais posées, et je ne me les poserai jamais. Je ne pourrai jamais me regarder dans un miroir sans y voir autre chose qu'une erreur de la nature. Je ne pourrai jamais voir une thèse comme un évènement majeur d'une vie. Je ne pourrai jamais connaître de sens non-abstrait au mot « soirée ».

Je le savais déjà tout ça, mais me prendre dans la figure comme ça une illustration criante de cet écart, ça m'a démolie. J'ai encore inondé mon oreiller. Et rien que ça, ça empire encore les choses : il faut être salement tarée pour faire des crises de larmes aussi souvent.

Putain mais qu'est-ce que je fous ici ?

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova