Le dieu téléviseur

Il paraît qu'il se déroule en ce moment un truc qui s'appelle « le salon de la télévision », pour montrer aux gens comment c'est quand c'est pas derrière un hublot. À cette occasion, la séquence auditeurs de 8h35 ce matin sur RTL a été faite sur le thème « Pourquoi n'avez-vous pas la télé et comment vivez-vous sans ? » Comme moi aussi je vis (presque) sans, je vais aussi donner mon avis ici, assorti des inévitables réflexions personnelles sur les méfaits de la télévision (le jour où je ne réfléchirai plus, appelez la banque d'organe, ils auront une nouvelle donneuse).

Lorsque le présentateur d'RTL, Christophe Hondelatte, a proposé cette idée de thème pour la séquence audieurs, la première réaction de la chef des standardistes, dont je ne sais pas orthographier le nom, était : « Mais on n'aura aucun appel ! » Genre les gens qui n'ont pas la télé, ça n'existe pas quoi. Du moins parmi les auditeurs/trices d'RTL. Ben en fait, si.

Dans ces séquences auditeurs, ils invitent toujours quelqu'un de « sérieux » en face, histoire de lui demander de commenter les propos des auditeurs. Et bien sûr pour cette fois ils ont choisi Emmanuel Chain, présentateur télé (paraît-il connu) et organisateur de ce salon de la télévision.

Tous les auditeurs qui sont passés avaient des remarques qui m'ont semblé très intéressantes et pertinentes, contrairement au présentateur et à Emmanual Chain. Une fois n'est pas coutume, j'ai trouvé des gens aussi alterpeceptifs que moi, au moins sur ce sujet.

Il y avait cette mère de famille, avec un gamin de 16 ans et un nombre indéterminé d'enfants plus jeunes, avec à son actif une décennie et demie sans téléviseur. Et le présentateur qui se demandait si ces pauvres enfants n'étaient pas exclus, car incapable de parler des deniers épisodes de la dernière série à la mode. Ben non, ils n'ont pas de problèmes, et ils ont même une meilleure « autonomie intellectuelle » d'après leurs professeurs.

La réaction d'Emmanuel Chain était tellement pitoyable qu'elle en devient presque amusante : mais si, la télé peut aussi apporter des débats et donner à réfléchir. D'ailleurs les types obèses vautrés sur le canapé à regarder un match de foot, qui finissent leur paquet de chips, ils peuvent aussi se lever pour aller chercher eux-même un autre paquet ; mais c'est quand même leur femme qui s'y colle.

Parce qu'il faut regarder les choses en face, et cette famille qui a réintroduit la télé à l'occasion des débats présidentiels l'ont bien remarqué : regarder la télé, c'est quelque de passif, mais qui flatte la fénéantise et tire sa force de l'inertie. En zappant on finit toujours par tomber sur un truc qui a l'air assez peu initéressant pour que la curiosité ait une victoire facile sur la volonté de se lever et faire autre chose (par exemple dormir).

Pourtant il faut bien reconnaître que ce qui passe est rarement intéressant intrinsèquement. Quand je regarde une grille de programme télé, je vois rarement quelque chose qui me donne envie de lâcher mes autres activités pour consacrer du temps à une emission. Comme le disait si bien une auditrice, ça ne vaut pas le coup de « payer la redevance pour regarder ces inepties ».

C'est vrai que la « vie des français tourne autour de la télé » comme le dit si bien Emmanuel Chain, et comme en a témoigné un auditeur, dont les pauses au boulot ne commencent que par « Est-ce que tu as vu [...] hier soir ? » et bien sûr, tous les autres collègues l'ont vu et commencent à en parler. Alors faut de pouvoir parler, on se retrouve de facto exclu du groupe (je sais ce que c'est). Pourtant quand on regarde les choses en face, est-ce une si grosse perte ?

Car comme tous ces auditeurs l'ont si bien remarqué, couper la télé ne veut pas dire se couper du monde, de la société ou de l'actualité. Je ne sais pas comment on gère les pauses du boulot évoquées ci-dessus, mais pour l'actualité ou le monde, il y a la radio et la presse écrite, qui en plus sont souvent de meilleure qualité. Non pas à cause du travail des gens concernés, mais simplement à cause de l'image.

Tout point de vue est subjectif, et quelque soit la forme qu'elle prend, la presse n'est pas une exception. Mais l'image, et surtout la vidéo, sont différentes, parce qu'elle correspond à une perception directe. Depuis le plus jeune âge les humains apprennent à imiter ce qui les entoure, depuis le bébé qui répond à un sourire par un sourire jusqu'à l'apprenti qui apprend les gestes de son métier. Les neuroscientifiques ont montré que voir quelqu'un faire quelque chose active les régions du cerveau utilisées pour faire la même chose soi-même. Donc face à une image, on réagit comme face à une perception directe. Alors que la presse écrite et radiophonique passe par l'abstraction du langage, ce qui permet de prendre du recul et d'avoir conscience beaucoup plus facilement de la subjectivité inhérente à tout compte-rendu.

Forte de ces jolies réflexions socio- psychologico- anthropologico- de comptoir, je peux sereinement tomber dans le nombrilisme narcissique bloguesque en apportant mon propore témoignage télévisuel ; de toute façon j'ai déjà perdu tout le monde avant ce paragraphe.

Quand j'étais très jeune, j'étais tout le temps devant la télé, plus précisément tout le temps devant des dessins animés. Je peux citer comme ça sans réfléchir et sans utiliser internet : Goldorak, Ulysse 31, Cat's Eyes, Nadia le secret de l'eau bleue, les bisounours, Max et compagnie, Wingman, Malicieuse Kiki, Jeanne et Serge, Jayce et le conquérant de la lumière, Olive et Tom, Galaxy Express 999, Bravestar, les Transformers, Cosmocats, la Tulipe Noire, les Entrechats, Moi Renart, Fantôme 2040, avec deux ou trois autres en plus dont il me reste des images mais dont je n'ai plus aucune idée du titre.

Comme au début j'abusais vraiment, mes parents ont pris une décision mémorable, dont je leur suis encore reconnaissante : pas de télévision avant 16h, sauf le dimanche. Du coup il a fallu faire preuve de plus de créativité pour occuper ses journées, surtout en vacances ou le mercredi. En fait la télé tue la créativité, car non seulement elle règle brutalement la question de l'emploi du temps, mais en plus elle conditionne à la passivité et à tout accepter sans réfléchir (merci aux publicitaires).

Malheureusement je n'ai pas eu la chance d'avoir les mêmes limites sur l'ordinateur, et final ma vie ne se réduit aujourd'hui plus qu'à ça, mais ça c'est une autre histoire ; et au moins j'ai gardé mon autonomie de penser et mon désir de créer.

Pendant tout le collège et le lycée je regardais encore quelques séries, genre X-files, Buffy contre les vampires ou Stargate, mais ça s'arrêtait là, et après le bac je n'ai plus eu d'accès pratique à un téléviseur, alors la télévision est sortie de mon existence.

Et malgré toutes mes opinions anti-télévision que j'ai exposées dans cet article, la semaine dernière je me suis enfin décidée à faire fonctionner l'accès télévison inclus dans mon abdonnement internet (wanadoo). Et en plus j'ai l'intention de m'en servir, ce soir, sur France 2. Entretemps, j'ai regardé C'est pas sorcier et E=M6 dimanche dernier, et hier soir le nourjal de la unième chaîne. On dirait que je suis re-contaminée, en chute libre vers la DKdanse et l'illetritude /o\

Publié le vendredi 15 juin 2007 à 16:49.

Catégorie(s) : Actualité Alterperception

Commentaires

1. Le samedi 16 juin 2007 à 0:40, par ralphy :

Ah, Cat's Eyes... qu'est-ce que ça me faisait fantasmer, cette série ! :-P

Est-on réellement exclu lorsqu'on ne parle pas de télévision ? Je ne le pense pas non plus, et je suis d'accord avec toi que l'absence de télévision permet de découvrir d'autres activités, qu'elles soient physiques ou intellectuelles. Néanmoins, la télévision a cela de bon qu'elle permet de se vider l'esprit assez facilement, et permet d'assimiler une quantité d'informations certes plus faible que via d'autres médias (la lecture reste beaucoup plus efficace, je pense, en termes de messages délivrés et/ou retenus), mais surtout plus facile à mémoriser (sans doute du fait de la dillution de cette information, à la base rare).

Cela étant, je ne peux admettre que la télévision est un passe-temps passif. Il peut l'être, certes, mais ça n'en est un que si l'on s'en sert justement pour se vider l'esprit. Or, il existe bien d'autres façons de regarder la télévision qu'une position vaguement comateuse sous perfusion de ketchup et de bière ! En regardant les X-Files, par exemple, et les 10 années d'évolution, le fan ne fera pas que découvrir une nouvelle aventure. Il analysera le moindre geste, le moindre regard, le moindre changement dans le scénario du complot mondial extra-terrestre. Il se réjuira des épisodes atypiques, tels que les quelques houis-clos, le voyage dans le temps dans le Triangle des Bermudes, l'épisode en N&B, ou celui de l'opéra de Karl Zéro. De même, dans Buffy, il ne retiendra pas uniquement les épisodes exceptionnels, comme l'épisode muet, l'épisode chanté et autres étrangetés. Il retiendra toute l'évolution des personnages : combien de séries ont-ils osé transformer une héroïne malgré elle en jeune femme dépressive ? Grand fan de la série (j'ai le stand up de Buffy dans mon dos pendant que je tapote ce présent commentaire), j'avais à une époque tenté de déchiffrer le code source des cours d'informatique présent sur l'écran de Cordelia -- était-ce du Java ou du C++ ? je ne sais plus... --, et jubiler de voir quelques saisons plus tard les mêmes étudiants apprendre le BASIC. Est-ce vraiment cela, que de rester passif ?

Aujourd'hui, je jubile en suivant presque exclusivement des séries télé, notamment en les programmant sur mon Freebox, ce qui me permet de ne jamais les regarder en direct, et de choisir le moment, ou encore de choisir ou non de regarder la publicité, revenir en arrière pour revoir un détail, ou revoir une scène dont le sens m'a échappé. Là encore, difficile de parler de passivité.

Bref, la télé n'est qu'un média comme un autre, tout comme l'est la presse papier ou l'information disponible via Internet. A chacun d'en faire ce que l'on veut. Être un zombie ou prendre sa vie en main.

2. Le dimanche 17 juin 2007 à 21:43, par Natacha :

C'est vrai que j'ai peut-être une conception un peu réductive de la télévision, parce qu'en fait je ne l'ai toujours vue que comme un flux continu d'image que l'on subit, l'intervention humaine se limitant au choix du flux que l'on regarde. Les séries, surtout comme tu les décris ne tombent pas vraiment dans ce cadre, parce que l'on choisit ce que l'on veut regarder, quand on veut le regarder et comment le regarder, et éventuellement arrêter le flux, revenir en arrière, etc : la suite d'images n'est plus subie, elle est au contraire maîtrisée. Je me considère comme une personne sans télé, mais en réalité c'est plus « sans téléviseur » que « sans télévision », si on inclut dans la télévision les séries et les DVD que je regarde sur un écran informatique. Mais du coup cette généralisation brouille un peu les catégories : où s'arrête la télévision et où commence la vidéo informatique ? Dans quelle mesure des sites comme YouTube appartiennent-ils à la télévision ? Ou bien tout vidéo fait-elle partie de la télévision, mais ne serait-ce pas une surgénéralisation ?

Ensuite pour ce qui est de « regarder intelligemment », par rapport à « regarder passivement », une fois encore c'est un jugement incomplet. Comme je l'explique dans l'article suivant, Voir sans regarder, je suis en permanence dans le mode « regarder intelligemment », et donc j'ai rédigé cet article sans penser qu'il puisse y avoir plusieurs façons de regarder.

Je suis très admirative devant les détails que tu sors de Buffy. J'aimais bien aussi cette série au début, jusqu'à la fin de la deuxième saison. Becoming (Acathla en français) est l'expérience télévisuelle la plus intense de ma vie, hors animés japonais. Un fan de Buffy ne manquera probablement pas de remarquer les similitude entre l'ouverture et la conclusion de Becoming, Part One et celles de mon autobiographie symbolique. Je n'ai pas vraiment aimé la suite, peut-être parce que j'ai pas du tout accroché à l'évolution de Willow.

Enfin, mon avis général sur ton commentaire est similaire à celui d'Emmanuel Chain : la télévision peut être regardée intelligemment, mais elle est majoritairement utilisée autrement ; contrairement à d'autres média qui obligent presque à prendre du recul. Mais contrairement à Emmanuel Chain, ton commentaire me semble plus argumenté et moins naïf, et il fait bon contre-poid à mon article, grand merci donc pour cette participation.

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova