J'ai raté ma vie

Il y a des matins comme ça, où en se réveillant c'est comme si on avait une crampe des muscles des yeux, et on ne peut plus détrouner le regard. On ne peut plus que regarder les choses en face, et la réalité brûle la rétine pour y graver son empreinte.

Je le savais déjà depuis longtemps au plus profond de moi. J'étais déjà arrivée à toutes ces conclusions, je les ai juste ignorées, ou gardées dans un coin pour pouvoir les ressortir avec un sourire en coin au moment des comptes, en disant « Je le savais » ou « Je vous l'avais bien dit », mais en vrai ce que n'est que ma façon personnelle de détourner le regard.

But I'm a creep

Donc j'ai presque vingt-cinq ans, et je suis complètement asociale, mais je me soigne. Enfin, j'essaye. En tout cas, je ne suis pas vraiment épanouie. Et ça n'est pas parti pour s'améliorer demain.

Mais soyons optimistes, pour changer. Supposons que d'ici trois ans, tous ces médecins et tous ces médicaments auront fait de moi quelqu'un de présentable, qui arrive à évoluer dans la société, sans courir se cacher sous le lit en pleurant rien qu'à l'idée de rencontrer quelqu'un en vrai.

Trois ans, c'est optimiste, mais c'est pour simplifier, parce qu'on peut estimer que d'ici trois j'aurais en plus fini ma thèse. Donc supposons que nous sommes en automne 2010, avec une Nat qui est docteur en physique et qui est capable d'aller boire un verre avec des amis et des amis d'amis recontrés pour la première fois.

I'm a weirdo

La première difficulté, c'est qu'il faut se nourrir, et éventuellement se loger. Qu'est-ce que je vais faire d'un doctorat de physique ? Ça s'boit pas un doctorat de physique...

J'ai été définitivement vaccinée contre la recherche publique, et je doute que les trois années qui viennent me fasse changer d'avis, car dans les deux ans et demi passés je n'ai vu que des choses qui ont conforté cet avis.

Il y a la possibilité de l'enseignement, mais sans agrégation, ce n'est même pas la peine d'espérer autre chose qu'un poste au collège. Je me vois mal gérer des gamins de douze ans, et les programmes ne sont pas vraiment monstrueusement intéressant (surtout après quelques années). Peut-être si je me découvre une fibre enseignante, chose que je vais pouvoir expérimenter d'ici quelques mois, mais il est probablement que ce soit beaucoup trop intense socialement pour moi.

Du coup, il ne me reste plus vraiment de possibilité « naturelle » après cette saleté de thèse. Dans le privé ils n'ont pas de ligne dans la grille de salaire pour ça, donc c'est pas la joie.

Mais je me focalise peut-être trop sur le diplôme. Regardons mes compétences, et supposons qu'un éventuel employeur me croie sur parole sur ce que je sais faire. Donc qu'est-ce que je sais bien faire ? Me plaindre, embêter tout le monde avec mes problèmes ou en étalant ma science, sortir des remarques blessantes sans même le savoir, etc.

Bon ok, qu'est-ce que je sais bien faire qui peut être valorisé professionnellement ? Heu... là il y en a tout de suite moins. En fait à part coder en C, C++ ou assembleur i386, je dirais même qu'il y n'a rien du tout.

Sauf que voilà, je suis allée me perdre en biologie (et je le regrette encore aujourd'hui), parce que j'étais en train de fuir à toutes jambes l'informatique. Je ne survivrai pas dans un environnement où on se gargarise d'UML, de Design pattern, garbage collector et cautres Supidité 2.0.

Parce que voilà, moi j'ai été élevée à la demoscene, et je ne connais qu'une façon de coder, en trois étapes :

  1. regarder le plafond intensément pendant une durée indéterminée ;
  2. taper frénétiquement sur le clavier ;
  3. ça marche.

Je peux sans doute aussi coder dans un groupe, les demomakers étaient rarement solo, il faut juste que tout le groupe soit dans cet esprit.

Donc, faire de la programmation mon métier, ça n'a pas l'air d'un bon plan. Qu'est-ce qu'il reste ? Rien. Le trottoir, peut-être, mais en vrai ça ne me tente pas du tout. Je crois que je vais plutôt opter pour un truc quelconque, où il suffit de se retenir de réfléchir pendant trente-cinq heures par semaine pour toucher un SMIC.

What the hell am I doin' here?

Bon, supposons que j'arrive à trouver un boulot supportable et à peu près stable, et que j'arrive à vivre à mon aise avec mon SMIC. Reste à occuper les 133 heures restantes dans la semaine. Et à moins que je découvre entretemps que les relations humaines ce n'est pas aussi bien que je le crois, ce dont je doute fort, je vais vouloir en passer le maximum avec des amis et/ou un copain.

Sauf que voilà, on peut à ce stade arrondir mon âge à 30 ans, le temps de trouver ledit boulot supportable et de se poser un peu. Même si l'espèce de bouillie grise (carmin en vrai, mais tout le monde croit que c'est gris aussi quand c'est vivant) entre mes deux oreilles est réparée, on ne peut pas réparer un passé.

Donc je vais débarquer comme ça, trentenaire, dans un monde où les gens autour ont utilisé ces trois décennies à exister socialement, alors que je serai une débutante complète. Je vais immanquablement être décalée, maladroite, inapte.

Déjà aujourd'hui, en maintenant mes contacts sociaux au strict minimum vital, je n'ai pas assez de doigts pour compter le nombre de gens qui me détestent parce qu'ils se sont sentis blessés ou insultés par des propos qui me semblait neutres. Il n'a pas de cours de vie en société, il n'y a que l'imitation, l'essai et l'erreur.

Avec combien de personnes encore vais-je me brouiller avant de pouvoir communiquer normalement ? Combien de fois encore vais-je passer pour une conne parce que je n'aurais pas perçu de l'ironie ou une plaisanterie dans des propos ?

Donc une fois trentenaire, je vais entrer dans une période avec un rapide turn-over de mes connaissances, au fur et à mesure que j'essaye désespéremment de compenser les pertes parce que je suis trop chiante ou parce que j'ai dit quelque chose de déplacé.

Combien de temps va durer cette période ? Si j'étais vraiment d'un super-optimisme béat, je dirais une décennie. Mais comme j'ai une certaine dose irréductible de réalisme, je vais plutôt en mettre deux. En supposant qu'avec toutes ces brouilles je ne me fasse aucun ennemi profond qui voudra me pourrir la vie durablement, ce qui pour le coup me semble méchamment optimiste.

Donc on peut estimer que je suis à mi-chemin avant d'arriver à une vie à peu près épanouissante, en choisissant presque systématiquement les options les plus optimistes.

I don't belong here

Donc lorsqu'on regarde les choses en face, on ne peut voir qu'une seule chose : je suis prisionnère de mon passé. Les dés sont jetés. Ma vie est déjà écrite. Les bifurcations sont déjà coupées. Il ne reste plus qu'à laisser se dérouler ces évènements qui s'enchaîne de manière si prévisibles.

Mais un tel avenir vaut-il vraiment la peine d'être vécu ? Franchement, je ne crois pas. Je dirais qu'il vaut mieux arrêter les frais tout de suite. Il y a des moments dans la vie où il faut s'avoir s'avouer vaincu. Je suis fatiguée de me battre, et à quoi se battre lorsqu'on n'a plus aucune chance de gagner ?

Au jeu de go, c'est une marque de politesse pour son adversaire de ne pas s'acharner quand l'issue de la partie est déjà jouée.

I don't belong here

Au revoir

Paroles : Radiohead - Creep

Publié le vendredi 27 juillet 2007 à 10:34.

Catégorie : Moi

Commentaires

1. Le vendredi 27 juillet 2007 à 13:39, par Nimue :

Euh, je suis pas d'accord, pas du tout meme
Ok, la vie est pas rose pour le moment, mais le futur peut-il vraiment être si noir ? Je ne crois pas.
Si tu penses que les chemins sont coupés, tu n'as aucune chance d'en trouver un. Mais pourquoi tu ne ferais pas toi meme ton chemin?
Bat toi pour ce que tu veux. Tu veux un avenir ? prend le. Comme dans Buffy : je vois, je veux, je prends.

Tu as dis que tu étais pour le libre arbitre non ? Renoncer ainsi te coupe à jamais du libre arbitre.

Et plus égoistement, je ne te donne pas le droit de renoncer, c'est vu ?!
Nan mais hé...

Courage

2. Le vendredi 27 juillet 2007 à 14:09, par Ness :

Je suis d'accord avec Nimue. Franchement, j'ai été moi-même dans ton état d'esprit il n'y a pas si longtemps, et je me rends compte maintenant que je voyais vraiment tout en noir. Il y a toujours de l'espoir, et je ne te trouve pas du tout chiante, au contraire. Et comme je doute fort d'être la seule personne au monde à partager ce point de vue, tu rencontreras forcément des gens qui pensent la même chose que moi !
Quant à la bio, malheureusement, je ne peux pas t'aider. Tu as vu ce que j'ai fait, à savoir ramasser mon diplôme de bio et trouver un boulot qui n'avait rien à voir. Tu feras peut-être la même chose. Le boulot que je fais, il est intéressant. C'est de la logistique, et j'ai besoin de réfléchir. Il y a des boulots où on ne te demande pas juste d'être une potiche, et c'est clair que c'est vers ceux-là que tu dois te diriger.
Et qui sait, peut-être que tu te découvriras une passion pour l'enseignement ?
Allez, courage...

3. Le samedi 28 juillet 2007 à 14:03, par ralphy :

Tu broies manifestement du noir depuis bien trop longtemps, et je compatis. Croire sa vie terminée à 24 ans, alors que la véritable vie consciente et réfléchie commence à peine, c'est une vision tout de même particulièrement pessimiste du monde.

Ton passé appartient au passé. Certes, le passé détermine le présent qui lui même détermine l'avenir. Mais l'avenir est-il pour autant prévisible ? Je ne crois pas, non. Et pour une raison simple : par une volonté initiale, déjà, un peu de hasard et quelques autres paramètres extérieurs que l'on maîtrise plus ou moins, on arrive à façonner son avenir à l'image de ses rêves. Et quels sont ils, tes rêves ? Quels sont tes objectifs d'avenir que tu crains ne pas atteindre et que tu entends abandonner au profit d'une fin de vie précoce ?

J'ai l'impression, et tu en as pleinement conscience, que tu vois les choses en noir et que tu ne veux pas ou ne peux pas les voir autrement. Tu t'empêches, ou du moins ton état actuel t'empêche, de voir un quelconque avenir, en dehors des quelques extrapolations sombres et pessimistes que tu as indiquées ici. Il serait intéressant qu'en dehors de toute considération que tu crois réaliste, tu arrives à exprimer tes rêves. Quels sont tes rêves, dans la vie ? A quoi souhaites-tu que ta vie ressemble à tes 30 ans ? Une fois tes objectifs clairement définis, tu pourras de nouveau te demander si cela vaut le coup de vivre pour tenter de les atteindre. Avant, cela me paraît fort prématuré.

4. Le samedi 28 juillet 2007 à 20:25, par Natacha :

Merci beaucoup à tous pour votre soutien et vos encouragements dans ce moment difficile, ça me touche vraiment.

Oui, je broie du noir depuis trop longtemps, et j'ai vraiment hâte que ça se termine enfin. Comment c'était avant ne semble qu'un lointain souvenir, et j'ai perdu la liste de tout ce que j'étais sur le point de faire, et je ne saurai pas trop par où recommencer.

Mais comme je l'ai dit dans ce billet, j'y crois vraiment, je n'arrive pas à imaginer comment ça peut se passer autrement, je ne vois rien que je puisse faire ni aucun élément extérieur capable de modifier cette trajectoire. La différence, c'est juste que là, je sais que je ne sais pas, comme le disait si bien ralphy, il y a trop d'inconnues pour être certaine que mon avenir ressemblera à ça, même si je ne vois pas à quoi il peut ressembler d'autre.

Pour les pensées de suicide, même quand je l'écris, il ne faut pas me croire, je pense avoir encore assez de volonté pour demander l'internement avant un passage à l'acte. Je sais que je ne ferai rien sans un plan qui me semble absolument fiable, et j'aurai au moins le temps de concevoir un tel plan pour appeler les urgences. Le jour où j'aurai un plan prêt, là il faudra s'inquiéter. Puisse ce jour ne jamais arriver.

Quant à mes rêves, j'en ai déjà donné un aperçu. Je suppose que tu ne parlais pas de rêves au sens propre, mais quelque part ce n'est pas si loin. Je dirais que ce que je souhaite pour mes trente ans, c'est juste de me débarrasser de ma solitude et remplir mon désert affectif, mais le problème c'est que je n'ai aucune idée de ce à quoi peut ressembler une vie sans solitude ni désert affectif, donc je ne pourrai pas décrire précisément cet avenir que je souhaite indépendemment de sa faisabilité.

Donc au final, la meilleure chose à faire, c'est probablement ce que je faisais avant cette période de dépression : ne pas penser à l'avenir lointain que de toute façon je ne peux pas prévoir ou imaginer, et se concentrer sur le présent et sur l'avenir immédiat, à savoir essayer de faire un pas de plus vers être capable de me montrer à des gens, et reprendre l'orthophonie.

5. Le lundi 13 août 2007 à 15:30, par TINTIN :

Salut,
Il faut tenir bon la vie est belle mais elle est dure. Et puis pour l'aspect affectif crois moi sur parole : mieux vat être seul que mal accompgné.

Au fait, tu a déja songée que tu n'est surement pas seule a te sentir seul ?

Sois égoiste, lucide et forte : le sucide ou tt autre pensée de cet acabit, c'est pas une solution, juste le renoncement !

6. Le mercredi 9 avril 2008 à 21:11, par sandra :

aucun rapport mais aujourdhui je vien de raté mon code pour la 4eme fois sa peut étre dérisoire vi a vi de ce que tu a raconté mais c'était juste pour te dire JE TE COMPREND
je me sant pitoyable........ j'éxplique g commencé le code a 16 g 20 ans o moi de septembre....je me sant stupide et j'ai l'imprétion que quoi qu'il ce passe je n'y arriverai jamais..........

7. Le mardi 15 avril 2008 à 9:24, par Cyrille999 :

Je vais peut être te débaucher dans ma discipline....

Empathie-Ressenti + Physique: Tu as un CV idéal !!!!!

Tu n'es pas un peu "Autiste asperger" ???? Tu as encore plus le CV idéal à mes yeux....

L'Avenir prévisible ? Nous ne devons pas avoir les mêmes référentiels de la physique...Tu as du oublié Heisenberg...

Le Soleil brille toujours, même quand il y a des nuages gris...

Dis moi, toi qui est physicienne, me suis posé une question en naïf que je suis: Pourquoi il n'y a pas d'étoiles violettes ? Ou d'étoiles vertes ?

Raconte....

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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