La ligne rouge

La dure tâche de l'enseignant qui doit corriger des copies. Le stylo rouge qui glisse sur les feuilles à carreaux, un petit trait à côté de ce qui est juste, un grand trait en travers de ce qui ne va pas. Et ensuite la copie suivante. Et la suivante.

The winter here's cold, and bitter

Il y a des moments dans la vie où ça ne va vraiment pas. Par exemple pour moi, depuis quelques jours. Plus précisément, depuis mardi midi.

It's chilled us to the bone

Je sombre. Je déteste être dans cet état, ça suit sérieusement aussi bien à moi qu'à mon entourage. Je sombre. Ça m'énerve d'être aussi impuissante face à ça, et du coup je sombre encore un peu plus.

We haven't seen the sun for weeks

Le plus terrible, c'est que je n'ai absolument aucune idée d'où ça vient. Pourquoi est-ce que je suis dans cet état ? Je ne sais pas. Il paraît que pourquoi est la seule vraie source de pouvoir, et je suis effectivement paralysée, sans pourquoi et donc sans pouvoir.

Too long, too far from home

Parce que je me suis publiquement humiliée devant mes étudiants mardi matin, en utilisant sans le remarquer depuis trois séances un énoncé où il manque de grands bouts de phrases ? Broutille, même si c'est le dernier évènement non-anodin avant le début de cette descente aux enfers.

I feel just like I'm sinking

En tout cas on dirait que j'en dois une à cette grosse société américaine de logiciels, qui semble experte dans l'art du blocage de la concurrence en utilisant des formats immondes et tordus dans leur suite bureautique.

And I claw for solid ground

Parce que mon Arbiter était trop fatigué pour venir avec moi au pot de départ de l'autre thésarde de l'équipe ? C'était pourtant tristement prévisible, il doit se lever encore plus tôt à cause de la grève des transports qui agite en ce moment la région parisienne, et cette même grève l'empêche de sortir sans l'angoisse de ne pas savoir s'il pourra rentrer, et si oui à quelle heure.

I'm pulled down by the undertow

Mais ça m'a quand même fait mal d'y aller seule, surtout pendant que les autres couples se réunissaient un per un au cours de la soirée, jusqu'à ce que je me retrouve complètement seule dans mon coin, ce qui sonnait l'heure de rentrer.

I never thought I could feel so low

Parce que je ne peux pas être avec mon Arbiter les soirs de semaine ? La moitié du temps il est du matin et tellement fatigué qu'il ne peut plus rien faire le soir ; l'autre moitié il est du soir et quand il rentre je suis soit fatiguée au point de ne plus rien pouvoir faire, soit déjà couchée.

Oh darkness I feel like letting go

Mais ce n'est pas grave, j'aimerais beaucoup le voir plus souvent que seulement les week-ends, mais c'est comme ça depuis le début, je l'ai toujours bien supporté, pourquoi craquer maintenant sans crier gare ? Ça n'est pas possible.

If all of the strength and all of the courage

Parce que je suis simplement exténuée ? Ça ne fait pas vraiment avancer, parce que je ne sais pas du tout ce qui peut me fatiguer à ce point, dehors des conséquences de mon moral à zéro, donc retour à la case départ.

Come and lift me from this place

Parce que je me suis mise à dos Shama, le joueur à Eve Online que j'apprécie le plus (et de loin) après mon Arbiter ? J'ai eu malheur de dire que je quitte la corp', parce que j'en ai vraiment marre qu'on me prenne pour une conne, et lui il a été l'instrument ce qui m'a le plus déplu. « [après avoir terminé les affaires en cours] tu pourra m'enlever purement et simplement de ta liste de contact msn ca je ferai de même. Une fois suffit pour moi. »

I know I could love you much better than this

Il a raison, je ne suis qu'une pauve conne, je n'apporte que la tristesse et des blessures autour de moi, il vaut sans doute mieux pour lui (comme pour tout le monde, d'ailleurs) qu'il coupe les ponts avec moi. Mais Eve Online n'est qu'un jeu et moi je me souviens de celui qui a été le premier à essayer de me consoler quand ça n'allait vraiment pas, à prendre une petite place dans mes rêves, et à m'offrir un début de vie sociale. Ce que j'avais de plus proche d'un Arbiter avant de rencontrer mon vrai Arbiter.

Full of grace, Full of grace, My love

Parce que je suis en état de manque, faute d'avoir joué à World of Warcraft depuis dimanche soir ? Franchement, je ne trouve pas ça crédible du tout, même s'il est vrai que mon portable, qui est en même temps mon ordinateur de jeu, est encore dans sa sacoche, depuis que je suis revenue de chez mon Arbiter.

So it's better this way, I said

Au final, je n'ai rien qui ressemble vaguement à une explication ou à un pourquoi. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. Je ne sais pas ce que j'ai. J'en ai juste marre. Je veux que ça s'arrête. Je ferais n'importe quoi pour que ça s'arrête. Y compris recourir à la Solution Finale.

Having seen this place before

Ça ne va vraiment pas. J'ai déjà innondé de larmes mon oreiller et Sylvestre. Ça ne suffit pas. Je n'arrive pas à dormir. Je ne fais que me tourner et me retourner dans mon lit, soit en train de pleurer soit sur le point de le faire.

Where everything we say and do

Ça ne suffit pas. L'étape suivante, c'est cracher ma tristesse dans un article comme celui-ci. Ou alors parfois à la place, pour faire plaisir à psycocat, avoir recours aux ciseaux.

Hurts us all the more

J'aime beaucoup ces ciseaux, même s'ils ne sont pas très jolis ni très pratiques. Pratiquement à chaque occasion c'est eux que je choisis, la plupart du temps pour ouvrir un emballage.

It's just that we stayed too long

Les gens ont du mal à imaginer comment se faire mal peut arranger quoique ce soit. Sans grande surprise, mon Arbiter en fait partie, et il s'énerve, ce qui coupe la proximité numérique et empire encore mon moral. Peut-être qu'il est impossible de comprendre ce que c'est sans le vivre vraiment.

In the same old sickly skin

C'est difficile d'expliquer ça avec des mots. C'est un peu comme si la douleur physique remplaçait la douleur morale, et donne ainsi un pourquoi : maintenant je sais pourquoi j'ai mal, je comprends pourquoi je vais mal, ça devient tangible et ça n'occupe plus tout l'esprit, et je peux enfin mettre de côté cette douleur et continuer à vivre malgré elle.

I'm pulled down by the undertow

En tout cas, ce n'est qu'un piètre substitut au Warp Field qui a donné à mon Arbiter son surnom. J'aimerais savoir ce qu'il a fait de son Warp Field, parce qu'en ce moment il me manque terriblement.

I never thought I could feel so low

Quand je ne me sens vraiment pas bien, je le perçois pratiquement tout le temps un peu comme un sale goût dans la bouche, sauf pas dans la bouche, plutôt dans le bas du ventre, entre le nombril et le pubis.

Oh darkness I feel like letting go

Et comme l'enseignant évoqué dans le premier paragraphe, je fais un grand trait rouge en travers de ce qui ne va pas, mais avec les ciseaux et non avec un stylo.

If all of the strength and all of the courage

Au tout début, juste après le lent passage de la lame froide, ça laisse une trace blanche, et ensuite la peau rougit progressivement autour de cette ligne blanche. Puis il se passe une espèce d'inversion, la ligne rougit et le tour blanchit au point de venir plus blanc que la peau normale. Et lorsque je m'y prends bien, des gouttelettes de sang perlent de cette ligne.

Come and lift me from this place

On dirait que je commence à bien prendre le coup de main avec ces ciseaux, récemment j'ai plus d'une ligne sur deux qui saigne. Mais on dirait bien que parallèlement ça ne marche plus très bien. Avant il me suffisait de le faire une fois pour repartir ensuite sur une vie à peu près normale, et ne pas retomber bas au point de recommencer avant au moins plusieurs jours, souvent des semaines.

I know I could love you much better than this

Mardi soir je m'y suis adonnée. Et encore merciredi après-midi, en empruntant les ciseaux d'un collègue absent à cause de la grève, mais je ne les maîtrise beaucoup moins bien. Encore mercredi soir, après un appel à Ness qui n'a fait que repousser l'inéluctable. Et encore à l'instant. On dirait que ça ne marche plus. Je vais peut-être essayer avec quelque chose de plus tranchant, comme mon couteau à légumes.

Full of grace, Full of grace, My love

Ou alors mettre fin définitivement à la source intarissable de souffrance et de douleurs que je suis pour mon entourage. Ça vaut sans doute mieux pour tout le monde.

Paroles : Sarah McLachlan - Full of Grace

Publié le vendredi 16 novembre 2007 à 3:19.

Catégories : Moi Noir

Commentaires

1. Le vendredi 16 novembre 2007 à 16:13, par Ness :

Ne fais pas de bêtises, ce serait trop con. Tu sais que je suis là, alors comme je te l'ai dit mercredi soir, n'hésite pas à m'appeler, à n'importe quelle heure.
Courage. Je suis passée par là moi aussi, je t'assure qu'on s'en sort.
Câlins.

2. Le vendredi 16 novembre 2007 à 16:48, par Sybevzbaq :

Des scarifications rituelles ?

Un collègue me disait l'autre jour (mercredi ?) qu'il n'y a pas de retour arrière possible dans la vie. Que concernant les relations, il faut savoir tourner la page. Une fois que quelque chose est dit, on ne peut plus le reprendre.
Oui, ça fait mal. Mais ça n'empêche pas de vivre. Il y a encore des choses que tu ne veux pas perdre - ton Arbiter, peut-être ?

En dehors du pourquoi tu en es là : qu'est ce que tu peux faire pour changer les choses ? Construire, renforcer ? Les ciseaux ne servent qu'à couper des relations ?

3. Le samedi 17 novembre 2007 à 13:28, par l'innocent :

Je pense pour ma part que la recherche permanente du pourquoi est non seulement un leurre mais collatéralement une source de complications inutiles et dans ton cas aggravante.Où est donc ce pouvoir ? Ce n'est pas l'absence de réponse à ces pourquoi qui te paralyse : les "parce que" t'ont-ils vraiment aidé à vivre mieux ? Réfléchis bien et sois franche.
Je pense qu'il faudrait plutôt t'affranchir le plus possible de toutes ces interrogations en leur redonnant le peu de place qu'elles méritent. C'est mon pouvoir à moi !
C'est facile à dire tout cela et ce n'est qu'un petit témoignage sur ton blog.
Le ciel est bleu, les oiseaux se caillent les miches, les couleurs d'automne sont là (ben oui comme souvent en Novembre) si si je t'assure : regarde par la fenêtre !
Bonne journéessss

4. Le samedi 17 novembre 2007 à 15:11, par psycocat :

Bonjour Natacha,

contrairement à toi, je pense que confirmer par écrit toutes ces pensées noires est peut-être plus grave que la scarification. Et sinon, au cas où cela t'intéresse, le malheur des autres ne me fait pas particulièrement plaisir ...

5. Le lundi 19 novembre 2007 à 0:56, par Natacha :

D'abord, une petite update sur ma situation. La journée de vendredi a été un véritable enfer, parce que toutes mes tentatives de contact de mon Arbiter sont restées sans réponse. Plus la journée avançait, plus je sombrais, jusqu'à 21h où le contact a été enfin établi. Toute la semaine (et encore aujourd'hui) il n'a pas arrêté de répéter qu'il ne faut pas qu'on soit ensemble et que j'étais mieux avant de le connaître que maintenant (ce qui est faux, mais ça n'a pas l'air de passer) ; à partir de là il me semblait plus vraisemblable qu'il ait décidé de joindre le geste à la parole et qu'il coupe complètement les ponts (comme Shama), plutôt qu'il soit seulement super-occupé toute la journée au point de ne même pas pouvoir caser un petit « Bonjour. » ou « Je suis super overbooké là, on se parle plus tard. » Si je n'avais pas eu tort, je ne pense pas que j'aurais pu passer le week-end sans faire de grosse bêtise.

Heureusement donc que je me suis trompée, et qu'on a pu un peu discuter vendredi soir, et il a pu venir samedi après-midi malgré les grèves. Mieux vaut tard que jamais. J'ai passé un bon week-end, toujours à côté de lui, avec juste quelques passages à vide pendant la nuit, où j'ai pensé à Eve Online, et où je me suis serrée contre lui (j'espère que je ne l'ai pas réveillé, j'ai essayé de pleurer discrètement). Si seulement il avait pu être là plus tôt...

Par contre mon Arbiter n'a manifestement pas du tout compris ce que je vis, et je commence à me demander si prendre le risque d'exposer cette facette de mon comportement n'a pas été vain, s'il est vraiment impossible de comprendre ça sans le vivre.

En ce moment ça va plutôt mal, mais comme d'habitude les dimanche soirs. Je ne sais pas si c'est le retour au boulot ou l'éternité à attendre avant le prochain moment avec lui (le week-end d'après), mais c'est lui qui a remarqué que c'est toujours comme ça les fins de week-end. Je trouve ça super-débile et super-moche, mais c'est la vie.

La question ouverte maintenant, c'est comment se passera la semaine...

Ness, j'ai de plus en plus de mal à croire qu'on puisse s'en sortir un jour. J'ai plutôt l'impression que ça fait semblant de se calmer pour se cacher et revenir en douce au pire moment. « Hur... Hurt... won't stop »

Sybevzbaq, déjà il ne s'agit pas de scarification, dans la mesure où ces blessures ne sont pas assez profondes pour former des cicatrices. D'ici quelques semaines il ne restera plus aucune trace, je suis déjà passée par là plusieurs fois. Et c'est vrai, je ne sais pas tourner la page, si j'ai déjà beaucoup de mal à le faire parmi mes loisirs, comme exposé dans Nolife, loisirs beaucoup trop nombrueux pour une vie, comment pouvoir tourner la page d'une relation sociale alors que j'en ai si peu et que j'y tiens donc si précieusement ? Ça va se faire, c'est sûr, ça va juste demander du temps, et des centaines de mouchoirs. Quant à ce que je peux faire, c'est facile : rien. Je ne suis pas dans un état où je peux faire quoi que ce soit. Je ne fais que subir, y compris pour les ciseaux, dont toi non plus tu ne sembles pas avoir compris le rôle.

L'innocent, bienvenue dans la face visible de blog. Je dois avoir l'esprit trop scientifique, parce que lorsque je vois une conséquence qui me déplaît, je cherche immédiatement une cause sur laquelle je peux agir, c'est-à-dire un pourquoi. Cela dit dans mon expérience personnelle, les pourquoi (ou les parce que si tu préfères les appeler comme ça) m'ont plus souvent servi à ne pas vivre moins bien en répétant une erreur, qu'à vivre mieux. Sans pourquoi, je vais être condamnée a répéter les mêmes erreurs, et je n'aurai vraiment plus aucun espoir d'échapper à la vie sociale prédite dans J'ai raté ma vie. Merci beaucoup d'essayer de me remonter le moral, mais sous ce ciel parisien tristement gris je ne vois ni oiseau ni automne, il n'y a que des briques et du béton, mais quand bien ils seraient là, que feraient-ils pour moi ?

psycocat, comme dit plus haut, il ne s'agit pas de scarification. Aucune trace à long terme, donc techniquement aucun effet secondaire. J'ai donc là une activité qui, en dehors de cette semaine où ça n'a pas marché, mais je ne pouvais pas le savoir à l'avance, qui offre des résultats rapides et significatifs contre le moral bas, sans aucun impact sur ma vie profressionnelle ou privée, et sans aucun effet secondaire. Combien d'antidépresseurs connais-tu qui peuvent en dire autant ? Et surtout, où vois-tu du mal là dedans ? Quant au pasasge de cet article où je t'ai cité, il s'agissait d'une référence à ton dernier commentaire, où tu disais ne pas aimer ce type d'articles, j'en ai donc déduis que tu préfères le calme apparent de l'automutilation à l'effusion sur mon blog, et que ça te ferais plaisir que je substitue le premier au second. Pour ce qui est de la « confirmation par écrit », je ne sais pas trop quoi répondre, de l'interieur j'ai la nette impression que parler pour partager ces moments aide, et que parler par l'intérmédiaire d'un article de blog offre en bonus un coût nul et ne déranger personne à des heures pas possibles. Là non plus, je ne vois pas où est le mal.

Je vais peut-être faire une catégorie pour ce type d'articles, histoire d'annoncer clairemnet la couleur, c'est vrai que l'introduction de cet article protait volontairement à confusion.

6. Le mardi 20 novembre 2007 à 23:24, par Ness :

Je t'assure qu'on s'en sort. Je suis très bien placée pour le savoir. Ça peut revenir, c'est vrai, mais ça nous laisse du répit.
Regarde-moi : il y a quelques mois, j'étais prête à me jeter du haut d'un immeuble sans aucun regret et j'étais si dépressive que les médecins hésitaient à me "lâcher dans la nature".
Aujourd'hui, je souffre d'une maladie inexplicable qui m'a fait perdre mon boulot, qui me fait, peu à peu, perdre ma vie, et je garde le moral.
Je ne dis pas ça pour faire style "ouais, comme j'assure trop, je suis trop forte, je suis la meilleure", mais pour te dire que quand on en sort, on n'en est que plus fort.

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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