Lame Noire

Idiot qui ne comprend pas
La légende qui comme ça

Des griffes noires et acérées. Une lame cristalline dont émane une aura laiteuse. Des grognements de bêtes sauvages, démoniaques, ou pires encore. Le léger sifflement de la lame qui fent l'air à toute vitesse. Du sang noir qui se répend sur la terre. La lame qui danse comme une luciole. Des râles d'agonie. Le froissement des vêtements pendant l'esquive.

Dis qu'une gitane
Implora la lune

Le coucher de soleil à l'horizon, presque en face de moi. Au dessus de l'horizon, des nuages rouges et violets. En dessous de l'horizon, une marée de créatures difformes et enragées. Et derrière moi, le village. Avec moi pour seul rempart entre les deux.

Jusqu'au lever du jour
Pleurant elle demandait

Ma lame vole dans cette marée noire grouillante. Ils tombent un par un, comme des mouches. Ils sont si lents... En fait non, ils sont très rapide. Mais moi je suis plus rapide qu'eux. La magie de l'Ordre coule en moi. Je suis la meilleure pour ça, c'est pour ça que c'est moi qui suis là, pendant que les autres évacuent.

Un gitan qui voudrait
L'épouser par amour

Ma lame s'enfonce dans la nuque de cette monstruosité en forme de fauve, avant de repartir vers un autre adversaire, encore souillée de ce sang noir et nauséabond.

Tu auras ton homme, femme brune,
Du ciel répondit la pleine lune,

L'Ordre de l'Ensignerum. De moines qui se concentrent sur la magie temporelle, apprise des elfes il y a très longtemps. Prendre sa ligne temporelle et l'enrouler autour de soi-même. Se retrouver comme ça vingt à trente fois plus rapide que le reste du monde.

Mais il faut me donner
Ton enfant le premier

En évitant une patte griffue qui passe lentement à côté de moi, j'envois ma lame glisser sur la gorge à l'autre bout de cette patte. Le cadavre s'écrase mollement dans une flaque de son propre sang noir. Noir.

Dès qu'il te sera né
Celle qui pour un homme

Noir. Tout est noir ici. Les adversaires, leur fourrure, leur sang, mon uniforme, à l'exception de quelques lignes argentées, et même la terre à contre-jour. Dans tout cet océan de noir, la seule lumière vient de ma dague.

Son enfant immole,
Bien peu l'aurait aimé.

À l'orgine, cette dague n'était qu'un truc pour faire joli dans les réceptions en guise de couteau. Une lame faite d'un cristal très fragile, qui continue dans le dos du manche pour finir par un tranchant de deux centimètres en guise de pommeau.

Lune tu veux être mère
Tu ne trouves pas l'amour

Mais lorsqu'on focalise de la magie dans ce cristal, il devient extrêmement dur, avec un tranchant capable de passer au travers de pratiquement n'importe quoi, tout en émettant cette lumière laiteuse si caractéristique. L'épaisse carapace de cette parodie d'insecte géant n'a pas protégé son centre nerveux, ma lame y est entrée comme dans du beurre qui a eu trop chaud.

Qui exauce ta prière
Dis moi lune d'argent

Je ne compte plus le nombre de cadavres ou de créatures agonisantes sur lesquels j'ai marché. J'arrête brutalement cette charge d'un coup de dague entre les deux yeux, avant d'enchaîner avec l'ennemi suivant à ma portée. Puis le suivant. Puis encore un autre. Encore, et encore et encore.

Toi qui n'as pas de bras
Comment bercer l'enfant
Hijo de la luna.

C'est tellement facile dans une ligne temporelle aussi ralentie. Les autres se seraient battus avec des vraies armes, comme une épée ou une lance, faite du même cristal. Mais j'ai toujours aimé cette dague, et ma magie temporelle a toujours pu compenser ce désavantage.

D'un gitan cannelle
Naquit l'enfant

Encore une espèce d'humanoïde difforme qui tombe sous mes coups. Je ne les vois même plus. C'est devenu machinal. Après tout, c'était le but de l'Ordre, de me transformer en machine à tuer obéissante, tout cet entraînement rude a porté ses fruits pour la partie machine à tuer.

Tout comme l'hermine,
Il était blanc,

Je connais bien leur anatomie, j'ai vu, revu, et revu encore les planches avec leurs points faibles. J'ai éliminé au besoin ceux qui était trop profond pour une lame aussi courte que la mienne. Il en reste largement assez pour que je m'en sorte bien, surtout que j'ai tout mon temps pour viser.

Ses prunelles grises
Pas couleur olive

Jusqu'à quand est-ce que je pourrai continuer comme ça ? Il en reste encore sans doute des centaines, des milliers, peut-être même des dizaines de milliers. Largement trop pour moi toute seule. Combien en ai-je tués ? Une infime partie.

Fils albinos de lune
Maudit sois tu, bâtard !

Mais je continue quand même. De toute façon le but n'est pas de les anéantir. Le but c'est juste de gagner du temps, assez de temps pour évacuer le village de l'Ordre. Et si je ne tiens pas assez longtemps, un de mes frères prendra la relève. Je ne sais pas lequel, mais peu importe, lui le sait.

T'es le fils d'un gadjo
T'es le fils d'un blafard.

Mais ce combat n'est pas intéressant. Il n'y a aucun défi. Une fois gelés par la magie temporelle, il ne reste plus d'intelligence en face. Pas d'ennemi digne de ce nom. Il n'ont pour eux que le nombre. Je les tue les uns après les autres, sans avoir encore subi la moindre égratignure.

Lune tu veux être mère
Tu ne trouves pas l'amour

Il suffirait qu'un seul d'entre eux me touche, et la perturbation de la douleur diminuera l'efficacité de la magie temporelle, ce qui me rendra plus vulnérable et commencera un cercle vicieux. Mais comment pourraient-ils me toucher, eux qui sont si lents ? Je suis bien devenue une petite soldate, bien conditionnée, qui n'a même pas besoin de réfléchir pour éviter les coups qui arrivent et pour enchaîner les coups qui partent droit au but.

Qui exauce ta prière
Dis moi lune d'argent

Alors ma pensée dérive, petit à petit. Je deviens plus distraite sur les détails pratique du combat, mon corps s'en charge tout seul à merveille. Je commence à penser à autre chose, et ça ne se passe pas moins bien.

Toi qui n'as pas de bras
Comment bercer l'enfant
Hijo de la luna.

Ce n'était pas comme ça que je voyais ma dernière bataille. Quelque part, c'est beau de se sacrifier pour les siens, mais je m'attendais à quelque chose de plus... je ne sais pas. Quelque chose de différent. Quelque chose comme un duel contre quelqu'un de plus fort que moi. Finir sous les coups de quelqu'un de brillant, si possible beaucoup plus brillant que moi. Pas un pauv' élément anonyme d'une horde déchaînée par quelque mage courroucé mais couard.

Le gitan se croyant déshonoré
Couteau en main sa femme alla trouver,

D'un autre côté, ce n'est pas vraiment non plus comme ça que j'aurais aimé mener ma petite existence dans ce monde. Les arts martiaux, les lames elfiques, la magie temporelle, tout ça ce ne sont que des vanités. Une vie qui n'est remplie que par ça est vide en réalité. Ce qui compte vraiment est ailleurs.

L'enfant n'est pas de moi,
Tu m'as trompé, je vois !

Ça ne sert à rien d'avoir une vie exceptionnelle. Ça ne sert à rien de permettre à un village entier de survivre. Qu'il soit piétiné et mangé par des monstres ou tranquillement allongé dans son lit, un cadavre n'est qu'un cadavre, rien de plus. Tout le monde est égal dans la mort.

A mort il la blessa
Et l'enfant dans ses bras

De la même façon, les richesses sont des vanités temporelles. À quoi bon accumuler des richesses si on ne leur survit pas ? Le riche et le pauvre aussi sont égaux dans la mort. Avoir n'a jamais rien apporté d'autre que des illusions.

La colline il monta,
Là haut l'abandonna...

Ma lame glisse facilement le long du ventre d'une créature en forme de serpent. Le sang noir imbibe mes vêtements noirs, mais peu importe, ça ne se voit même pas. Ma lame repart vers un autre point vital, et ça fait un cadavre plus pour quoi. À combien j'en étais, déjà ? Ah oui, j'avais arrêté de compter.

Lune tu veux être mère
Tu ne trouves pas l'amour

Ce qui compte vraiment, ce sont des choses beaucoup plus petites et anodines que tout ça. Ce qui compte vraiment, c'est ce qui reste dans le cœur des autres. En fait c'est plus facile dans une vie simple, parce qu'on n'est pas distrait par toutes les vanités qui viennent nous piégier.

Qui exauce ta prière
Dis moi lune d'argent

Une existence simple, c'est tout ce que je demandais moi. Une p'tite vie normale, avec un p'tit bonheur normal, et fonder une p'tite famille normale. Contribuer normalement au fonctionnement d'une société organisée comme elle peut.

Toi qui n'as pas de bras
Comment bercer l'enfant
Hijo de la luna.

Je n'ai que faire de l'Ordre. Je n'ai que faire des ennemis. Je n'ai que faire de la survie du village. Je n'ai que faire de la magie temporelle. Je n'ai que faire d'être une super-combattante qui peut mettre au tapis des centaines de créatures immondes. Je voulais juste une toute petite miette de bonheur, c'était vraiment trop demander ?

Et les soirs où l'enfant joue et sourit,
De joie aussi la lune s'arrondit

Je voulais juste un homme qui m'aime, avec qui j'aurais pu construire quelque chose à deux. Pas quelque chose de grandiose ou de sublime. Juste quelque chose de modeste, mais empreint de bonheur.

Et lorsque l'enfant pleure
Elle décroît pour lui faire

Je voulais juste une jolie petite maison, qui auraient pu servir de cadre à ce quelque chose. Pas un palais gigantesque et luxueux. Juste une petite demeure modeste, mais stable, protectrice et rassurante.

Un berceau de lumière
Et lorsque l'enfant pleure

Je voulais juste des enfants mignons et gentils, à qui j'aurais pu passer la relève sur mes vieux jours. Pas des anges parfaits. Juste des êtres humains comme les autres, avec leurs qualités et leurs défauts, qui se réjouiraient de m'offrir un collier de fleurs des champs qu'il auraient cuillis.

Elle décroît pour lui faire
Un berceau de lumière

Mais manifestement, c'était trop demander. Et d'un coup je sens douleur vive sur l'homoplate droit, qui descend rapidement dans mon dos en laissant une traînée brulante. Une griffe chanceuse vient d'ajouter le rouge comme troisième couleur au champ de bataille.

Paroles : Dis-moi Lune d'Argent, Mecano.

Éléments empruntés de l'univers de Errant Story par Michael Poe

Publié le mardi 4 septembre 2007 à 2:32.

Catégories : Histoires Noir

Commentaires

1. Le mardi 4 septembre 2007 à 6:22, par Cinn :

J'aime bien ce texte. Il est triste, et beau, et vraiment surprenant aussi :) Merci.

2. Le mardi 4 septembre 2007 à 18:27, par Nimue :

C'est tout plein beau et mignon et triste et génial, et ...
En tout cas, j'aime bien. ça faisait un petit moment que tu ne nous avais pas régalé d'une de tes histoires.

ça t'étonne si je te dis que ça me rappel des animes ? (bon ok, ça n'étonne personne, mais bon...)

3. Le vendredi 7 septembre 2007 à 13:34, par Natacha :

Je suis contente que ce texte vous plaise. Je dois avouer qu'il n'est pas vraiment construit, j'ai juste eu un gros besoin brutal d'extérioriser certaines émotions, du coup je ne l'ai pas encore relu, et en fait je ne l'ai même pas vraiment lu au moment de le taper (je voyais pas grand chose avec l'eau que j'avais dans les yeux).

Nimue, c'est vrai qu'avec la quantité d'animes que tu regardes en ce moment, ce qui serait surprenant serait de trouver une scène qui ne te rappelle pas un anime :-p

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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