Le poids des mots

Le rapport entre les mots, que ce soient des suites de sons ou des suites de lettres, et ce qu'ils représentent est purement arbitraire : c'est juste le résultat d'une convention entre les gens pour se comprendre. Sauf que parfois les mots ont un sens plus profond pour une personne que pour un dictionnaire.

Par exemple les mots branlette ou pipe, ils appartiennent à un niveau de langue grossier, voire vulgaire. Mais qu'en est-il de l'activité qu'ils désignent ? Et pour leurs équivalents plus châtiés, comme masturbation ou fellation, sont-ils vraiment équivalents ?

Je ne sais pas si ma perception de ces mots, qui me semble bizarre, est largement partagée, ou si c'est le résultat d'avoir été confrontée trop tôt à ce que ces mots représentent, avec mes 12 ans d'âge mental.

Parce que pour moi, la réalité que ces mots représentent est vulgaire, grossière, désagréable, sale. Le genre de choses que font les actrices porno'. Le genre de choses que font les prostituées séropositives qui n'ont pas d'autre moyen de rassembler assez d'argent pour acheter leur dose. Le genre de réalité qui est à des années-lumières de tout ce que j'ai pu vivre.

Pourtant, concrètement, ces mots désignent simplement des activités humaines, sans aucun contexte. Ce sont même des activités que j'ai déjà vécues. Et pourtant je n'arrive pas du tout à associer ce que j'ai vécu à ces mots. Ce que j'ai vécu, c'était beau, agréable, magique, merveilleux, bref complètement à l'opposé du sens que je mets derrière ces mots.

N'est-ce pas surprenant que les mêmes mots arrivent à désigner à la fois une réalité aussi glauque et une réalité aussi formidable ? Je crois que j'ai été trop longtemps confrontée à seulement la version glauque, qui du coup s'est imprimée dans ma conception de ces mots. Et maintenant que j'ai découvert la version formidable, je n'ai plus aucun mot pour la désigner.

Et j'ai remarqué aussi que ça marche dans l'autre sens :

J'étais assise tranquillement à une table de la cantine, seule, comme d'habitude, en train d'alterpercevoir une conversation à la table derrière moi.

Dans cette conversation, il était question d'un article ou d'un numéro spécial d'un magazine féminin, qui parlait des positions qui donnent le plus de plaisir aux femmes, comparé aux positions préférées et/ou pratiquées. Pour une raison obscure, ça fait partie pour moi de la réalité glauque.

Mais celle qui en parlait, dont d'ailleurs j'aime beaucoup la voix, utilisait l'expression faire l'amour pour désigner cet acte dont on cherchait à optimiser le plaisir personnel égoïste.

Et ça a fait le même choc, parce que pour moi faire l'amour, c'est justement tout mignon, magique et merveilleux (peut-être à cause du mot amour dedans ?). C'est un truc qui marche bien pour désigner ce que j'ai vécu. Mais ça ne marche pas du tout pour désigner ça.

Bref, j'ai manifestement un problème avec le sexe, et aussi un problème avec le langage (mais ça je le savais déjà par ailleurs). Je ne sais pas si je serai "normale" un jour, en tout cas la route est longue...

Publié le jeudi 21 février 2008 à 18:40.

Catégorie : Moi

Commentaires

1. Le jeudi 21 février 2008 à 19:39, par Cinn :

Tout simplement parce que la même activité (vue de l'extérieur) peut être pratiquée et vécue dans des esprits très différents... qui se traduisent par des mots et qui n'ont pas toujours complètement la même signification pour chacun(e).

2. Le jeudi 21 février 2008 à 20:41, par Laurent :

Il y a une part d'arbitraire entre les sons des mots et leur sens. Mais c'est très, très loin, d'être *purement* arbitraire.

Sur la perception des mots à caractère sexuel, « salope » est juste une taquinerie mignonne chez moi (alors que les insultes finissant en -asse sont vraiment des insultes).

3. Le jeudi 21 février 2008 à 23:40, par K :

Ptêtre pas un problème avec le sexe. Tu lui donnes simplement une "importance" que d'autres ne donnent pas.
Cinn a bien résumé ce que je voulais dire.
Certains couples ont un langage rien qu'à eux pour décrire certaines pratiques sexuelles. Sans doute que les mots qui existent déjà ne les satisfont pas car trop pollués.

4. Le vendredi 22 février 2008 à 10:28, par Natacha :

Cinn, j'imagine que tu as raison... et on donne au mot le premier sens auquel on est confronté. Mais est-ce que ça n'aurait pas été mieux (pour moi) si je n'avais pas un vocabulaire aussi large pour les sens moches et aussi limités pour les sens beaux ?

Laurent, j'ai l'impression qu'on n'est pas d'accord sur le sens du mot arbitraire : je l'emploie habituellement (et ici ce n'est pas une exception) dans le premier sens donné par le TLFI (I.A., partie LOG. parce que la partie PHILOS. est peu fréq.). Sauf pour les onomatopées (et encore), il n'y a aucun lien logique entre la suite de sons/lettres et ce qu'elle désigne. Par exemple, la réalité que je désigne avec le mot vache, il est tout aussi valable de la désigner par le mot cow ou chien (même si dans le second cas on risque de ne pas être compris). À partir de là, je ne comprends pas en quoi ce lien n'est pas purement arbitraire.

Autrement, est-ce que tu préviens tes interlocutrices de la différence entre tes taquineries mignonnes et tes insultes ? Ou est-ce qu'elles doivent le découvrir par elles-mêmes ?

K, donc ce n'est pas si anormal de ne pouvoir utiliser que des euphémismes quand je suis avec mon Arbiter... quelque part ça me rassure. Peut-être qu'un de ces jours je bloggerai sur la différence entre un jouet et un hochet en langage Nat' (ce n'est pas du tout la même chose).

5. Le vendredi 22 février 2008 à 11:31, par Cinn :

> Natacha : Un vocabulaire étendu en la matière n'empêche nullement de faire les choses dans l'esprit qu'on préfère, avec les mots qu'on préfère ! Ce n'est pas parce qu'on a beaucoup d'outils à sa disposition qu'on est obligés de se servir de tous.
Evidemment, il faut parfois s'adapter au langage de l'autre (se mettre d'accord sur ce qui est une "taquinerie mignonne", par exemple ;) ). Mais ce n'est pas aussi difficile que tu sembles le craindre, le langage du corps et le ton font beaucoup aussi :)

6. Le vendredi 22 février 2008 à 15:21, par Laurent :

Ce n'est pas purement arbitraire, la convention entre le sens des mots et leur prononciation n'est pas le fruit d'une « décision individuelle indépendante d'une raison valable par tous », pour paraphraser le TLF. Ça te semble arbitraire *maintenant* parce que tu as l'impression que tu pourrais prendre cette décision individuelle d'appeler une vache « chien ». Astuce: tu ne le peux pas si tu espères continuer à communiquer avec les autres, car cette décision individuelle fait abstraction de l'histoire, de ta dimension d'être sociale, bref de ta culture.

L'étymologie indique comment par exemple une racine s'est déclinée en autant de verbes, noms et adjectifs en suivant des mécanismes identifiables (en plus d'une part d'arbitraire). C'est difficile d'être catégorique à ce sujet, mais il y a des conjectures qui expliquent comment les choses ont pu être nommées en fonction des sonorités auxquelles elles sont associées. Le fait que pour certains mots, et suivant la langue, la prononciation d'un mot semble « coller » parfaitement au sens qu'on lui donne est-il seulement le fruit de notre apprentissage qui nous a permis d'intérioriser cette association, ou bien y a-t-il des mécanismes plus complexes ?

Je me permets donc d'être catégorique uniquement sur ce point : tu as tort de dire qu'il s'agit d'une association « purement arbitraire ».

La distinction entre taquineries gentilles et vraies insultes s'apprend par immersion dans ma culture... et par leur sonorité (pour moi « salope » laisse le dialogue ouvert, à comparer avec l'agressivité du -sse dans pouffiasse, connasse, qui coupe court à la conversation).

7. Le vendredi 22 février 2008 à 15:30, par Natacha :

Ok, je m'incline : avec ta définition d'arbitraire, qui est peu fréquente, on ne peut pas dire que le lien entre un mot et ce qu'il désigne soit purement arbitraire. Mon erreur d'était d'utiliser le sens plus fréquent de ce mot. Au temps pour moi.

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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