La peur de la feuille blanche

Certains écrivains connaissent cette peur de la feuille blanche, qui les handicappe lorsqu'il faut commencer à écrire, alors qu'une fois le début posé tout avance tout seul. Je ne suis pas dans ce cas, et la feuille (ou l'écran) vierge ne m'ont jamais troublée plus que ça. Mais hier j'ai découvert une nouvelle forme de peur de la feuille blanche, que je trouve plus nettement terrible.

Il s'agit non pas de la feuille blanche que je dois remplir, mais de la feuille blanche qu'on me rend après une épreuve dont le sujet a été construit entre autres par moi.

Je m'en souviens encore, une heure et quart après le début de l'examen, deux étudiants qui s'en vont après avoir remis leur copies à un collègue. Le collègue qui descent et qui les pose sur l'estrade avant de les feuilleter. La première copie avait quelques réponses écrites proprement sur la deuxième page, une ligne sur la deuxième page, et tout le reste de la copie immaculée. La deuxième copie, encore plus terrible, complètement vierge à l'exception des nom, prénom et section.

Ceux qui suivent ce blog, ou ceux qui ont au moins parcouru la catégorie Boulot, savent que je travaille dans la recherche. Mais je ne crois pas avoir déjà évoqué la partie enseignement de mon contrat. Voilà, je suis une monitrice, ce qui correspond au tiers du travail d'un prof' à l'université. Je fais donc partie d'une équipe d'enseignement, et c'est à ce titre que j'ai participé à l'élaboration du sujet d'examen.

Bon j'avoue que je n'ai pas énormément participé. La mise au point d'un sujet est quelque chose que je ne vois pas du tout comment aborder. J'ai déjà à mal fou à noter des copies, alors faire un sujet, ce n'est largement pas à ma portée.

Il paraît que le paragraphe précédent est encore de l'autodévalorisation et une sous-estimation de mes capacités. Peut-être. Toujours est-il que c'est quelque chose que je considère comme vrai, et avec en plus un sujet fait à la va-vite à la dernière minute, la charge de travail de la partie recherche de mon boulot, et des propos assez durs de la part de quelques enseignants, je n'ai pas dit grand chose.

J'essayerai de faire mieux la prochaine fois, en tout cas ce que j'ai clairement ressenti, c'est que j'avais (et j'ai encore sans doute) beaucoup de choses à apprendre, car j'en ai déjà apprises pas mal.

Je suis encore moralement une étudiante. Face à un sujet, je ne sais rien faire d'autre que le résoudre. Les questions genre « Est-ce que c'est à leur niveau ? » « Est-ce que ça favorise ceux qui ont bien travaillé ou ceux qui ont des facilités ? » etc ne me viennent même pas à l'esprit. Problème, solution ; question, réponse ; je ne connais pas encore d'autre logique.

Du coup quand j'étais face à la proposition de sujet, et ensuite de barême, je n'ai pas peu sortir de quelque chose de plus constructif que : « Heu... ouais, c'est bon. » Alors qu'à côté un enseignant disait que c'est une catastrophe, que ce ne sont que des applications numériques avec quelques calculs, sans aucune physique et sans qu'il soit nécessaire de connaître ou d'avoir compris le cours.

Bref, je suis là pour apprendre, et ça tombe bien, j'apprends. Mais quelque part je sens quand même que c'est un peu mon sujet, il y a une (toute petite) partie de moi là dedans.

Alors voir un étudiant qui rend une copie blanche, qui renonce complètement, qui n'essaye même pas de se battre, ça me met mal. Ça me donne une impression d'échec. En tant qu'enseignante, c'est une défaite totale. Alors oui, je n'ai pas vraiment touché au sujet, et je n'ai même pas parlé à cet étudiant (qui n'est pas dans mon groupe), donc c'est plutôt à l'échelle de l'équipe enseignante que c'est une défaite cuisante. Mais quand, j'ai ma place sur le banc des accusés.

Je me souviens en tant qu'élève, rendre une copie blanche ne me faisait pas peur du tout, je trouvais que ça avait plus de panache de jouer franc-jeu en s'avouant vaincu, plutôt que d'essayer de grapiller par ci par là des fractions de point. Je ne peux/sais pas, je ne peux/sais pas, c'est tout, il n'y a pas à se voiler la face.

Je ne sais pas si j'en serais encore capable aujourd'hui, maintenant que je sais ce que ça fait aux genre de l'autre côté du bureau.

Il est probable que je donne des proportions disproportionnée à ces copies blanches. Peut-être que c'étaient des glandeurs finis qui n'en avaient copieusement rien à faire de notre matière, et qui n'avaient pas peur de bien nous le faire comprendre. Mais me dire ça ne chasse pas cette impression de défaite.

J'imagine qu'avec le temps on s'y fait, c'est comme mettre des sales notes aux copies qui le méritent. On devient moins sensible, on apprend à ne plus être gentil, à être seulement juste. Je me demande si j'y arriverai un jour. Je me demande si je continuerai dans l'enseignement.

En tout cas, l'enseignement c'est beaucoup moins relax que l'impression qu'on en a (que j'en avais ?) en tant qu'élève.

Publié le mercredi 19 décembre 2007 à 18:28.

Catégorie : Boulot

Commentaires

1. Le mercredi 19 décembre 2007 à 21:18, par simon :

Le souvenir ému que je garde de mes enseignants universitaires est - en partie - leur détachement vis à vis des étudiants. Le phénomène de masse sans doute. Ce qui est sûr, c'est qu'ils apparaissaient insensibles aux résultats catastrophiques que nous obtenions aux examens (de ce point de vue, je me considère comme un survivant du naufrage universitaire français). il me semble, avec le recul, que c'est pourtant la seule attitude valable qu'un enseignant puisse adopter s'il veut continuer. parce qu'il faut bien continuer : aurais-je "survécu", c'est-à-dire finalement réussi, sinon ?

d'une manière générale, je pense que les mots victoire ou défaite ne sont que des raccourcis bien réducteurs qui ne font que décrire "tout se passe comme je le veux" et "j'ai fait le mauvais pari". une illusion, en somme.

2. Le mercredi 19 décembre 2007 à 22:55, par Laurent :

Si le sujet était « honnête », au sens que quelqu'un qui a raisonnablement suivi le cours et fait un ou deux exercices à côté devrait avoir une bonne note, alors je n'ai aucune pitié en corrigeant la copie. Ça fait partie du boulot d'enseignant de se poser les questions que tu ne te poses pas encore pour savoir si justement, le sujet posé est « honnête » et le cours dispensé adéquat. Mais ça viendra, moi par exemple je n'ai pas encore acquis ça comme un réflexe.

3. Le jeudi 20 décembre 2007 à 10:15, par K :

Bonjour,

Suite à une publicité aguicheuse, j'ai atterri ici.
Suis-je déçu ? Un peu. Je m'attendais à quelque chose de moins scolaire.

Tu le sais, je connais (un peu) ce métier puisque je l'ai fait pendant 1 an.

En général, surtout dans les premières années, les sujets d'examents sont simples pour celui qui a suivi le cours et le TD et travailler un minimum. Il ne faut pas être un génie pour avoir une petite moyenne.
Donc ceux qui rendent copie blanche sont ceux qui n'ont rien foutu. Et souvent tu t'aperçois qu'ils ne viennent même pas en cours ou TD.
C'est leur choix. Quand j'étais enseignant, cela ne me posait aucun problème les copies blanches. Ce qui me faisait plus réfléchir sont ceux qui venaient, qui suivaient et qui n'arrivaient pas à avoir de bonnes notes. Là je pouvais me dire "mince, il n'a pas compris ce que j'ai voulu faire passer"

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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