La science s'arrête, la recherche continue

La semaine dernière, il y a eu un pot à l'occasion du départ d'un stagiaire de l'équipe. J'ai pris part à une conversation très intéressante entre un jeune chercheur idéaliste et passionné, et mon chef qui était comme ça à son âge mais qui est devenu plus cynique. À partir de là, voici à quoi ressemble en vrai la recherche académique dans le monde et en France, et pourquoi je n'ai aucune envie d'y rester.

Le facteur limitant : l'argent

La plupart du temps, ce qui limite la recherche c'est l'agent, au moins la recherche expérimentale. Les gens sont là, où ils peuvent être là moyennant un salaire ; et les idées sont là, il faut juste les réaliser.

En dehors de certains sujets (trop ?) peu nombreux qui peuvent donner lieu à des brevets, la recherche ne rapporte rien. Donc dans notre monde capitaliste, dépenser de l'argent en recherche publique, c'est une perte sèche. Du coup, l'argent risque d'être le facteur limitant pendant encore un bon bout de temps.

Je ne parle pas de la recherche privée, que je ne connaît pas du tout, mais les bruits de couloirs rapportent que le facteur limitant c'est le temps et le choix des sujets : il faut faire quelque chose qui peut rapporter de l'argent rapidement.

Globalement, le financement de la recherche académique en France est composé de deux parties : le financement récurrent, et le financement des projets.

Le financement récurrent, c'est une somme donnée par l'organisme de tutelle chaque année à chaque équipe de recherche. C'est de l'argent qu'on est sûr d'avoir, quoiqu'il arrive (sauf dissolution de l'équipe).

Le financement des projets, c'est un financement accordé par un organisme quelconque qui a de l'argent, par exemple l'ANR. L'organisme en question fait un appel à projets, et ensuite « juge » les projets (voir la troisième partie), et subventionne une partie des projets les plus méritants.

Dans l'ensemble, au cours des dernières années, les financements récurrents n'ont pas arrêté de diminuer, au profit des financements de projets. Mêmes les théoriciens purs, qui ont seulement besoin de quelques mètres cubes par an de craie et de café, et parfois un ordinateur, ont du mal avec seulement le financement récurrent.

Dans l'absolu, ce n'est pas forcément une mauvaise idée, ça permet de contrôler où va l'argent, par exemple pour privilégier des axes de recherches jugés plus importants par l'électorat. Ça permet aussi de donner plus d'argent à ceux qui en ont plus besoin (quelques mètres cubes de craie de n'est pas le même genre de budget qu'un accélérateur de particules). Et réciproquement, ça évite de gaspiller des crédits dans des équipes qui ne font rien de constructif.

Sauf que voilà, dans la réalité, le financement de projets est loin de remplir ces promesses, principalement pour deux raisons, qui ont toutes les deux à la manie de notre époque de vouloir tout faire plus vite et avec moins d'effort.

La première est de juger les scientifiques qui portent les projets plutôt que les projets eux-mêmes, au moyen de critères définis à l'avance (le nombre de publications) qui sont nécessairement partiels. Parce que c'est beaucoup plus rapide de dire « Ce type là a quinze Science et vingt Nature, le projet qu'il présente ne peut être que bon » que d'essayer de comprendre vraiment en quoi consiste le projet et quel impact il peut évnetuellement avoir.

La deuxième est de donner un pouvoir absolu à des commissions de spécialistes autoproclamés. Parce que comprendre un projet à la pointe de la science, ce n'est pas à la portée du premier fonctionnaire administratif venu, donc il ne peuvent pas correctement juger un projet (même si en vrai on juge les gens). Donc on montre le projet à d'autres scientifiques en leur demandant leur avis. Et comme leur avis est suivi scrupuleusement, sans qu'il y ait le moindre contre-pouvoir, ou même le moindre moyen de contester ou questionner, on imagine facilement les dérives qu'il peut y avoir dans ce système.

Ces deux raisons feront l'objet d'articles futurs :

Publié le mercredi 26 septembre 2007 à 13:59.

Catégorie : Boulot

Commentaires

1. Le mercredi 26 septembre 2007 à 23:39, par _FrnchFrgg_ :

Ajouter à ça le Sarkozy qui veut tout ramener à des projets d'au plus 5 ans, et qui veut diminuer le "gaspillage"... En fait, ça va toujours dans le même sens, on commence à s'habituer à l'évolution vers un système à l'américaine, où le seul enseignement qui vaille est privé (donc cher, sauf si on arrive à bénéficier d'une réduction parce qu'on est brillant) et qu'avant l'université l'école est catastrophique et les gens sont complètement ignares (ce qui ne s'arrange que dans leur spécialité ensuite, d'où les crétins en histoire-géo etc...), où la seule recherche est financée par le privé (ou par l'armée), et où les projets sont donc salement biaisés vers le court terme et l'appliqué.

(pendant un temps ils avaient aussi envisagé de supprimer carrément l'histoire géo des programmes prébac, et de la remplacer par des "cours de culture d'entreprise" [sic]. grrr)

2. Le jeudi 4 octobre 2007 à 13:07, par Natacha :

Oui, c'est exactement dans cette direction que l'on est en train de se diriger. Et d'aucuns trouvent que c'est une bonne chose, le système américain. Par exemple, ceux qui pourront encore plus s'enrichir une fois qu'on aura fini de bazarder notre couverture sociale. Et on a élu un président qui a l'air super-motivé pour qu'on arrive le plus vite possible à ce type de société. Au moins j'ai la conscience tranquille, je n'ai pas participé à sa victoire.

Bon sérieusment maintenant, c'est où qu'il faut émigrer ?

4. Le mardi 15 avril 2008 à 8:35, par Cyrille999 :

Les Etats Unis ont tous les pêchés de la Terre...

La France a toutes les vertus de la Terre....

Mmmm....

Je reste perplexe....

Sarkozy ne restera pas indéfiniment...Il n'est même pas dit qu'il finisse son contrat de 5 ans (ouf !).... Tu proposerais quoi, toi, pour que la recherche française soit dynamique ?

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