La science s'arrête, la recherche continue

Il y a deux semaines, il y a eu un pot à l'occasion du départ d'un stagiaire de l'équipe. J'ai pris part à une conversation très intéressante entre un jeune chercheur idéaliste et passionné, et mon chef qui était comme ça à son âge mais qui est devenu plus cynique. À partir de là, voici à quoi ressemble en vrai la recherche académique dans le monde et en France, et pourquoi je n'ai aucune envie d'y rester.

J'ai détaillé dans l'article précédent en quoi le facteur limitant dans la recherche académique est l'argent, et que pour en recevoir il faut qu'un organisme daigne en attribuer au projet projet considéré.

La voie de la facilité : juger les gens

Juger un projet projet de recherche scientifique, c'est un exercice plutôt difficile. Il faut déjà bien connaître l'état actuel des connaissances et des techniques, pour vérifier que le projet est réaliste tout en apportant quand même quelque chose de neuf ; et il faut en plus de la culture scientifique et un sens de la prospective pour évaluer l'impact des résultats de ce projet, et comment ces résultats vont s'insérer dans le paysage scientifique.

Donc pour être capable de juger un tel projet, il faut vraiment être très bon. À tel point que les gens bons comme ça, ils ont autre chose à faire que de jouer avec la paperasserie de l'administration française. Ce qui veut dire que les gens qui jugent réellement les projets, sont des gens qui ne sont pas capable de juger correctement un projet. Merveilleux comme système, non ?

Donc pour que ça marche, il faut simplifier. Une manière de simplifier est d'estimer qu'un projet est toujours à la mesure de celui qui le propose : un type génial avant quarante-douze francs succès à son actif va forcément proposer un nouveau sujet tout aussi génial ; à l'inverse le raté qui n'a jamais réussi à mener quoi ce soit à bien dans sa pauv' existence n'a pas besoin d'argent pour rater un projet de plus, au moins comme ça il saura pourquoi il rate.

C'est une simplification grossière, mais très efficace : juger un projet c'est essayer de voir large dans les brumes de l'avenir, alors que juger un scientifique c'est regarder une partie très restrinte d'un passé très précis.

Par contre cette méthode un nouveau problème : comment juger un scientifique ? Parce qu'un scientifique, ça ne produit pas grand chose de concret, surtout pour un fonctionnaire administratif. Ça manque de rendement, de chiffre d'affaires, ou de truc comme ça. En fait ça manque juste de chiffres. Ce serait tellement plus facile si on pouvait coller un nombre sur chaque scientifique, et ensuite comparer les nombres.

Ben c'est en gros comme ça que ça marche. On considère que la production d'un scientifique, c'est un article publié dans un journal à comité de lecture. Donc on compte les publications, plus il y en a, meilleur est le scientifique.

Mais attention, tous les articles ne se valent pas. Un article qui sort dans une revue lue mondialement par tous les scientifiques est sans doute plus important qu'un article qui sort dans une revue obscure. Mais là encore, il faut des chiffres. Comme le disait si bien le Petit Prince, les grandes personnes aiment bien les chiffres.

Donc les publications sont pondérées par le facteur d'impact (Impact Factor) qui représente en gros le nombre moyens de fois où un article de la revue considérée est cité. Donc plus un scientifique a de publications dans les « bons » journaux, comme Science ou Nature, plus il a de valeur, plus il a de chances de voir ses projets financés. Facile, non ?

Sauf que voilà, on a au passage donné une note aux revues. Donc les éditeurs vont n'avoir qu'une seule envie, améliorer leur facteur d'impact. Donc ils vont choisir les articles qu'ils publient de façon à générer ces citations, plutôt qu'en fonction de l'intérêt scientifique réel du travail. Donc ils vont publier sur des sujets à la mode, où tout le monde s'excite dessus. Et les autres ? Tough luck.

Enfin bien sûr, si on connaît quelqu'un qui connaît l'éditeur, c'est tout de suite plus facile. C'est ce qui arrive quand tout le pouvoir est dans les mains d'un seul homme (ou de quelques uns) sans qu'il n'y ait aucune vérification ou aucun contre-pouvoir. Et ça marche aussi dans l'autre sens : les grandes revues sont américaines, et nous on est un groupe de scientifiques français, ceux avec les fromages qui puent, ceux qui ne veulent pas taper les iraquiens.

Mais une décision prise par quelqu'un ou quelques uns, qui n'a(ont) aucun compte à rendre qui que ce soit, ça ne vous rappelle rien ? La décision de financer ou non un projet scientifique est exactement comme ça. Après avoir expliqué ici les critères théoriques, je vais traiter dans l'article suivant, la puissance de la politique : le pouvoir absolu des commissions, comment ces critères sont utilisés dans la pratique.

Publié le mercredi 3 octobre 2007 à 22:40.

Catégorie : Boulot

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