Tout ce vert

Épisode 1 - L'intérieur

Première partie

Il y a des moments dans la vie où le malheur de vos ennemis ne fait pas vraiment votre bonheur. C'était le cas pour la ministre de l'intérieur Helena Y. Parker, lorsque les mercenaires qui l'ont enlevée ont vu un champignon atomique s'élever au dessus de leur point d'extraction. Mais même dans ces moments là, il ne faut jamais juger trop hâtivement qui est ennemi et qui est allié. Je vais vous montrer ce que je veux dire.

Helena fixait une couture de la tente verdâtre, attachée à un compagnon d'infortune, sans doute un haut fonctionnaire qu'elle n'avait jamais croisé. Les insectes nocturnes bourdonnaient dans la jungle. Ou bien était-ce seulement sa tête qui bourdonnait ?

Elle passa la main dans ses cheveux, et ses doigts effleurèrent le connecteur de plastique. Il y avait là, quelque part dans sa tête, un tiers de la clé d'accès au système offensif national. Les deux autres tiers étaient sans doute en train de dormir dans cette même tente.

Trois semaines déjà depuis l'intervention musclée mais nette de ce groupe de mercenaires. En trois semaines les responsables informatique devaient déjà largement avoir eu le temps de changer les codes. Sauf s'il n'avaient plus aucun accès... ce qui pouvait expliquer la présence de cette quatrième personne dans la tente. Mais peu importe, depuis le temps, ils devaient déjà avoir trouvé une solution.

Trois semaines à tourner en rond dans la jungle. Trois semaines dans cet île de végétation coincée entre des montagnes à l'est, un océan à l'ouest, le pays d'où ils venaient au sud, et une zone blanche au nord.

La zone blanche... elle n'avait regardé ça qu'en théorie. Une zone désertique sans la moindre trace de vie, complètement stérilisée par du cobalt radioactif. Mais en voyant ce flash au nord, comme un deuxième soleil couchant qui concurrencerait celui de l'ouest, et ensuite le nuage si caractéristique, elle avait compris qu'à présent ça existait dans la pratique.

Ces mercenaires étaient malins, et ils avaient probablement l'habitude du terrain, mais aucune bataille ne pouvait vraiment préparer à ça. Les perturbations électromagnétiques avaient coupé toute forme de communication. Ils avaient dû improviser, le point d'extraction était devenu impraticable et il fallait échapper aux escouades et eux hélicoptères. À présent, elle n'avait aucune idée de ce qui l'attendait, et elle n'était pas sûre que les ravisseurs le sachent eux-mêmes.

Depuis une semaine, les hélicoptères étaient moins nombreux, et les éclaireurs voyaient moins d'escouades. Pourtant Helena pouvait sentir une inquiétude parmi les hommes. Quelque chose ne tournait pas rond, quelque chose ne collait pas. Elle le sentait aussi, intuitivement, mais ce n'était pas vraiment son problème.

Alors qu'Helena finissait l'espèce de bouillie d'un vert pâle peu appétissant, qui faisait office de petit déjeuner, elle écoutait le rapport de l'équipe envoyée plus tôt, qui était rendu trois mètres derrière elle. Une sentinelle avait disparu cette nuit. Il était parti vérifier qu'un froissement de feuilles n'était rien, et il n'était jamais revenu. Aucune trace de lui ni d'un éventuel ennemi, mais son implant de biométrique fonctionnait encore, et la communication était toujours établie, même s'il ne répondait toujours pas. Deux équipes étaient à nouveau envoyées, et revinrent bredouille vers midi, limite qu'ils s'étaient fixés pour lever le camp.

Ils décidèrent de repousser le départ et de se donner trois heures de recherches supplémentaires. En vain. Ils ne pouvaient pas se permettre une triangulation précise sans agiter un gros drapeau électromagnétique rouge « Nous sommes ici ». Ils savaient juste que leur camarade était là, quelque part, pas loin, caché dans cet amas vert entrelacé de marron.

La groupe se déplaçait dans un silence lourd. Ces hommes avaient abandonné un des leurs, mais ce qui les inquiétait le plus était de n'avoir ni comment, ni pourquoi, et surtout ni par qui.

C'est vrai, ça, par qui ? Helena ne connaissait que trop bien l'état de l'armée nationale. Bien sûr, ils avaient des très bons soldats, des commandos d'élite, et tout. Mais ces mercenaires faisaient aussi partie de l'élite. Ces gens là avaient sacrifié une partie d'eux-mêmes au dieu de l'électronique. Elle avait vu ce dont ils étaient capables lors de l'enlèvement. Ils auraient vu des militaires approcher ; ils se seraient battus. Et les forces spéciales internationales étaient plutôt du genre à foncer dans le tas et à compter les survivants après.

Ils arrivèrent une heure avant la nuit dans le camp d'une équipe précédente. Ce camp était adossé à une falaise, sous une assez bonne densité de verdure, et il y avait des vivres. Ils allaient sans doute rester là quelques jours, à moins qu'ils ne se fassent débusquer avant.

Le lendemain matin, il n'y avait plus de sentinelle pour faire un rapport. Les deux mercenaires de veille depuis quatre heures du matin avaient disparu, encore une fois sans laisser de trace, et encore une fois ils étaient en vie quelque part, là, dans cet océan vert. Cela commençait à faire beaucoup. Il y avait bien quelque chose contre eux. Quelque chose qui les suivait. Quelque chose qui les capturait sans qu'ils aient le temps de réagir ou d'envoyer un signal. Quelque chose qui les dépassait, même s'ils ne voulaient pas l'admettre. Toutes les armes furent vérifiées, et les plaques d'armure réajustées.

Helena s'amusait de lire la peur dans les yeux de ces hommes. C'était maintenant à leur tour d'être la proie. Il n'est pas bon de se réjouir du malheur des autres, mais à midi elle ne put s'empêcher de sourire en entendant que les recherches de la matinée avaient encore été infructueuses.

Le chef décida de lever le camp, et de partir le plus loin possible de ce coin. Plus d'éclaireur, ils allaient avancer en formation serrée. Pour la nuit, les sentinelles veilleraient par quatre et plus par deux.

Il restait neuf mercenaires, en plus des quatre otages. Au fil des conversations qui étaient tombées dans ses oreilles, Helena avait pu tous les identifier plus ou moins. Il y avait le chef, fan d'armes automatiques moyennes ; deux tireurs d'élite, peu utiles dans cet environnement, avec chacun un fusil lourd démonté et un fusil d'assaut ; l'électronicien, qui appremment savait aussi vider les chargeurs d'armes automatiques légères ; le medtech, inefficace avec son Desert Eagle ; le russe, inséparable de sa kalashnikov ; le pilote, avec ses calembours continuels ; et le couple japonais, qui servaient éclaireurs.

Le groupe avançait lentement, aussi silencieusement que possible. L'impression d'être suivis était bien là, presque palpable. Quelque chose les suivait. Quelque chose était pas loin. Quelque chose leur en voulait. Quelque chose qu'ils ne savaient pas gérer.

Le chef arrêta d'un signe le groupe. Quelque chose devait avoir bougé dans les feuillages verts devant lui. Il fit doucement quelques pas.

— Oh putain de merde !

À suivre...

Publié le lundi 25 juin 2007 à 10:00.

Catégorie : Histoires

Commentaires

1. Le lundi 25 juin 2007 à 11:29, par Natacha :

Voilà enfin la nouvelle que j'évoque presque depuis le début de ce blog. Il s'agit donc d'une histoire complètement fictive, même si de toute façon il y a toujours une partie de moi dans ce que j'écris. Au début je pensais publier ça épisode par épisode, mais vu la faible fréquence de mes « pic de moral », je j'ai préféré publier ce que j'avais déjà fait, avec un p'tit cliffhanger qui n'était pas vraiment prévu. La suite devrait être pour bientôt, j'espère encore en juin, mais ça va dépendre de combien de temps la dépression va me paralyser. Je ne sais pas non plus s'il vaut mieux lire partie par partie ou s'il vaut mieux attendre que tout soit sorti et lire l'épisode d'un coup.

Autrement, c'est à peu près dans le style typique de ce que j'écris, en dehors du fait que j'ai plus l'habitude du milieu urbain, mais j'ai voulu essayer quelque chose d'un peu différent (et plus vert).

J'espère que ça vous plaira.

2. Le lundi 25 juin 2007 à 18:48, par Nimue :

Ben zut alors, c'est maintenant que tu dis qu'il vaut peut être mieux attendre pour tout lire d'un coup, c'est malin ça, j'ai déjà lu le début. Je vais encore attendre fébrilement une suite qui viendra (forcement) dans trop longtemps. (l'idéal étant maintenant). Ouin :'(

PS : je viens de mettre un commentaire là, tu l'as bien vu, hein ?!

3. Le mardi 26 juin 2007 à 10:09, par Ness :

Sympathique, ce texte ! On a bien envie de savoir ce que c'est que ce quelque chose... Moi je trouve que la publication en petits morceaux, c'est très bien. J'ai failli faire ça pour les Enfants de l'Ô, mais les lecteurs ont râlés et ont dit qu'ils préféraient attendre plus longtemps et avoir les chapitres complets (me connaissant, ils devaient se douter que la fréquence serait toujours la même, sauf qu'il y aurait moins à lire...). Quant à moi, je préfère lire petit bout par petit bout.
Il y a quelques fautes de frappe ou d'inattention, par contre. Une petite relecture, et je suis certaine que tu pourras virer ces fautes sans mal.
En tout cas, je reviendrai lire la suite !

4. Le mardi 26 juin 2007 à 15:15, par Natacha :

Grand merci à toutes les deux pour vos commentaires, depuis le temps que je les espérais...

En tant que lectrice, je ne sais pas trop si je préfère les petits morceaux ou les débarquements en bloc. D'un côté il y a le plaisir de pouvoir lire à son rythme du début à la fin ; de l'autre il y a le plaisir et l'immersion qui durent plus longtemps.

En tant qu'auteur, la publication par petits morceaux permet d'avoir plus de feedback et de rendre le site plus vivant. Ce qui m'arrête, c'est que le découpage ne suit pas forcément le rythme de l'histoire, donc les coupures peuvent être malheureuses. J'ai imaginé cette histoire en épisodes (qui sont pour l'instant au nombre de trois), mais les coupures en parties sont presque aussi brutales que les coupures d'une page à l'autre dans un livre papier (ça me rappelle mon prof' d'histoire-géo' qui sciait les livres trop épais, pour pouvoir n'en emmener que la moitié en voyage). Et surtout il y a les réticences que j'ai à modifier un truc publié, par exemple si je trouve que ça aurait été mieux de donner tel élément plus tôt, au contraire (et plus ennuyeux) si je veux construire un effet de suspense en repoussant la révélation de tel autre élément (par exemple dans le premier jet de cette partie, il y avait un peu plus d'infos sur le quelque chose).

Enfin pour ce qui est de la relecture, je ne cache pas que ce texte, comme tous les écrits de ce site, est publié sans aucune relecture sérieuse. En fait il faut attendre que j'oublie assez du texte pour lire ce qui est vraiment écrit au lieu de ce que je crois avoir écrit. Je devrais peut-être me remettre à la calligraphie, parce que calligraphier un texte c'est ce que j'ai trouvé de plus efficace pour passer assez de temps sur chaque mot pour être sûre de bien le voir tel qu'il est écrit.

5. Le mercredi 27 juin 2007 à 13:09, par Lani Katan (J9KzsuIjXcaS6pEPfExd) :

bouarf t abuse Nat :p \o_ la suite , la suite , la suite _o/ nous voulons la suite la suite..... Lani en veut encore encore encore....

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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