Tout ce vert

Épisode 1 - L'intérieur

Précedemment : la première partie de cet épisode.

Deuxième partie

Le chef arrêta d'un signe le groupe. Quelque chose devait avoir bougé dans les feuillages verts devant lui. Il fit doucement quelques pas.

— Oh putain de merde !

La moitié du groupe avait sursauté et se retournait pour voir qui dans la queue avait osé rompre le silence. Le coupable était l'un des snipers, avec une ligne de sang sur la main, en train de regarder vers la cime de l'arbre avec des yeux de fou. Il y avait une dégoulinure brune de sang sur l'écorce verdâtre. En s'approchant les mercenaires distinguèrent une forme humaine là-haut, dans les branches.

Le russe et le pilote montèrent à l'arbre et en descendirent le corps. C'était l'une des sentinelles de cette nuit. La gorge avait été soigneusement tranchée, pourtant son implant était encore actif, et rapportait des battements réguliers du coeur. Le medtech se brancha dessus.

— La puce biométrique a été piratée. Pas de trace de virus, on dirait que ça a été reprogrammé directement.

— Et comment c'est possible, ça ? demanda le chef, incrédule.

— J'en sais rien. À moins qu'il ait ouvert le port médic' au niveau de trois, je ne vois pas.

— Liz' s'y connaissait, il n'aurait jamais ouvert autre chose que la comm' sur le terrain, intervint le sniper.

— Les gars, on déploie le comsat. Doc', je veux un check-up complet de...

Le chef fut interrompu par un bruit sourd derrière l'attroupement autour du cadavre, suivi du grognement saccadé d'une arme automatique.

L'électronicien était en train de vider son chargeur contre les feuillages, au dessus du pilote tombé à terre. Il resta pétrifé, les mains crispées sur le pistolet mitrailleur, longtemps après le cliquement qui annonçait la fin du chargeur.

— Du calme Ben...

Le médecin se releva à côté du pilote.

— Il est mort. Un coup de couteau entre les cervicales. Net et précis, il n'a peut-être même pas eu le temps de remarquer qu'il se passait quelque chose. Sa puce biométrique a aussi été reprogrammée, exactement pareil que Liz'.

— On se pose ici ! Shark, essaye de poser le comsat, Ben n'a pas l'air en état. Puissance minimale. Doc', tu as le comsat pour toi tout seul, on bouge pas d'ici tant qu'on ne sait pas exactement ce qui est arrivé à nos gars. Les prisonniers, ici. Les autres, en courverture. Réduisez-moi en bouillie tout ce qui s'approche.

Alors que les mercenaires se mettaient en position, le chef s'approcha de l'électronicien encore tétanisé.

— Ben ? C'est fini, il faut changer de chargeur maintenant. Là. Est-ce que tu peux me dire ce qu'il s'est passé ?

— Je... j'ai tourné la tête pour vérifier que je ne gênais pas Kane. Il... il était resté un peu derrière, debout, droit comme un I, avec des yeux ronds et fixes... Il ne bougeait pas du tout. Et puis d'un coup, il s'est effondré, et j'ai vu quelque chose bouger derrière lui.

— C'était quoi derrière lui ? Un soldat ? Un drone ?

— Je sais pas. Ça n'avait pas vraiment de forme... c'était bizarre... J'ai tout de suite ouvert le feu...

— Mais tu n'as rien touché.

Helena n'en perdait pas une miette. Elle aimerait bien aussi savoir ce qu'il se passe ici, mais de manière plus détachée que les mercenaires, de la simple curiosité. Ça ne ressemblait à rien de ce qu'elle connaissait, pourtant entre les projets militaires nationaux et les bruits de couloirs des sommets internationaux, elle avait vu passer un paquet de choses. Bien sûr, il existait une ribambelle de projets top-secrets, et un pays allié avait probablement voulu profiter de l'occasion pour tester une nouvelle arme ou une nouvelle tactique. Il faudrait qu'elle essaye d'en savoir plus lorsqu'elle serait à l'abri.

— Alors Doc', ça avance ?

— Pas de vulnérabilité connue, aucune trace particulière dans le système, aucun programme n'a été modifié depuis l'insertion, en dehors de la puce biométrique. C'est un vrai casse-tête. Tous les sous-systèmes rejettent la faute les uns sur les autres...

— Une vraie administration, quoi.

— Exactement. Il y a sans doute un 0-day tordu quelque part, et ensuite une escalade de privilèges en une centaine d'aller-retours d'un sous-système à l'autre.

— Et on peut faire quelque chose contre ça ?

— Éteindre complètement tous les systèmes cybernétiques, c'est la seule chose garantie 100%. Mais réalistement, je ne vois rien d'autre que couper complètement les entrées et sorties du cybersystème.

— Le mode autiste...

— Voilà.

— Ok, rescanne tout le monde, des fois qu'on ait chopé un truc en route. Les gars, on va passer en mode autiste. Je veux tout le monde à portée de voix, c'est clair ? C'est bon, je replie le comsat.

Helena ne se sentait pas vraiment concernée par cette mesure, elle n'avait probablement pas grand'chose à craindre d'une unité de sauvetage, quelque soit ses méthodes. Et de toute façon, ce n'était pas avec son interface neurale civile qu'elle risquait quelque chose. Alors que pour ces hommes qui avaient troqué un œil ou un bras contre un système de visée ou un vérin hydrolique, une menace sur la cybernétique était beaucoup plus inquiétante.

Après avoir rangé le matériel et avoir offert le sort le plus décent possible aux corps de leur camarades malchanceux, le groupe se remit en route en silence.

Ils ne parlaient pas, mais ils pensaient tous à la même chose. Quel était cet ennemi, non-identifié, invisible, et capable de violer un système cybernétique aussi rubuste et protégé qu'une puce biométrique ? Comment cela était-il même possible ? Même le Doc' n'y comprenait rien, pourtant il était dans les premiers à concevoir des cybersystèmes.

Il y avait aussi des questions plus angoissantes qui se profilaient, des questions en Pourquoi. Pourquoi se donner le mal de pirater les cybernétiques de ses victimes, au lieu de simplement les tuer ? Pourquoi utiliser ces techniques de guerilla et de guerre psychologique ? Pourquoi s'en prendre à eux ? La seule justification aurait pu être les otages, mais ça ne collait pas avec la méthode.

Helena remarqua aussi une différence dans le comportement du groupe. Avant ils se déplaçaient relativement lentement, en faisant des détours, pour rendre leur route assez imprévisible pour éviter les embuscades. À présent, leur marche était soutenue et rectiligne, direction ouest-nord-ouest. Direction la mer, se tirer le plus vite possible de ce bourbier. C'était presque amusant...

Quelques gouttes commencèrent à tomber, et même sans analyses cybernétiques il était facile de deviner que ça allait très vite devenir très méchant. Les mercenaires tendirent à la hâte une bâche entre les arbres.

La pluie faisait un vacarme terrible sur la bâche. Il n'y avait pratiquement pas de vent, pourtant on pouvait entendre des branches craquer à proximité de cet abri de fortune. Sans doute à cause de la bâche qui tirait sur les arbres. Ou alors...

À suivre...

Publié le jeudi 28 juin 2007 à 12:47.

Catégorie : Histoires

Commentaires

1. Le samedi 30 juin 2007 à 10:58, par Nimue :

Moi j'aime bien, meme si je ne comprend pas tous les mots ( quoi c'est "0-day" par exemple ? moi pas savoir) En meme temps, je ne suis pas une habituée de la SF..
Sinon je viens de me rendre compte que le debut commence par "Oh putain de merde !" et qu'on voit même cette phrase depuis l'accueil...ça donne une legere note grossière à l'ensemble du site. :D

A quand la suite ?

2. Le samedi 30 juin 2007 à 14:29, par Natacha :

Comme en plus de termes plus ou moins courants dans les écrits futuristes, j'ai aussi glissé des termes du jargon de notre époque, c'est vrai que ce n'est pas forcément compréhensible par le « commun des mortels ». Voici donc un petit glossaire :

  • 0-day : Il y a un article wikipédia sur celui-là, mais plutôt léger, donc je vais quand même en parler moi-même. Littéralement, ça veut dire « jour zéro », pour dire qu'il y a zéro jour entre la publication de quelque chose et son utilisation, mais en fait ça couvre plutôt les situations où quelque chose est utilisé avant d'être publié. Par exemple quelqu'un qui obtient une copie d'un film avant sa sortie en salle, ou d'un album avant sa sortie officielle.
    Mais en fait, ce terme est surtout utilisé pour les failles de sécurité logicielle : dans la plupart des piratages, le pirate trouve une victime qui utilise des vieilles versions de certains programmes, et il regarde la liste des failles connus pour ces vieux programmes et comment les exploiter. C'est ce qu'il y a plus facile, parce qu'il n'y a pas vraiment besoin de réfléchir, mais ça impose que le piratage ait lieu après la publication de la faille. Par contre quelqu'un qui se donne (généralement beaucoup) de mal pour trouver une nouvelle faille, il peut soit être gentil et avertir les gens qu'il faut pour la corriger, et la publier en même temps que la correction ; soit être méchant et utiliser la faille. Dans ce cas il s'agit d'un 0-day, une faille toute nouvelle et toute neuve que personne ne connait (et donc contre laquelle personne n'est protégé).
  • Comsat : abréviation de COMmunication SATellite, qui veut dire « satellite de communication » (incroyable, non ?). Ici ça désigne l'appareil au sol pour envoyer ou recevoir du signal par un tel satallite (directement ou par l'intérmédaire d'un relai). En clair, c'est une grosse parabole, quoi.
  • Escalade de privilèges : Encore un terme de sécurité informatique. Pour faire simple, on attribue à différents programmes différents « privilèges » (ou « droits »), par exemple a priori un serveur web n'a jamais besoin de redémarrer la machine sur laquelle il tourne, donc on lui interdit de le faire. Comme ça si un pirate arrive à faire faire n'importe quoi avec le serveur web, il ne pourra pas redémarrer la machine avec. Donc pour faire quelque chose d'intéressant (ou néfaste, suivant le point de vue), ce pirate doit d'abord trouver un moyen d'obtenir plus de privilèges, et on appelle ça escalader les privilièges, parce que le but c'est d'avoir des privilèges plus élevés. Généralement ça implique de pirater ou d'utiliser une faille dans un autre programme que celui par lequel on est « entré ».
  • Puce biométrique : C'est un implant cybernétique dont le rôle est de relever des paramètres biologiques comme la tension artérielle, le rythme cardiaque, l'activité cérébrale, etc, pour ensuite les transmettre quelque part (comme c'est le cas pour les mercenaires, ça permet de savoir immédiatement qui est tombé et sur qui on peut encore compter) ou les enregistrer dans une mémoire (comme c'est le cas pour Helena, ça consomme moins d'énergie et pour un civil en bonne santé, on n'a pas vraiment besoin de savoir en temps réel s'il est en forme ou pas).

S'il y a d'autres termes que j'oublie de définir, n'hésitez pas à demander.

Quant à la grossièreté, franchement, je crois qu'au stade où j'en suis, j'en ai plus rien à faire, de toute façon il n'y a plus personne à choquer : ça fait plus de 44h que personne d'autre que toi n'a entrevu ce site, et plus de 70h que personne d'autre que toi n'a vaguement regardé ce site (je veux dire par là aller plus loin que la page d'accueil). Donc comme je n'ai plus rien à perdre, ce n'est pas la peine de prendre des gants.

Et pour la suite, ce sera pour... heu... bientôt. Ou pas. En fait, ce sera pour quand je ne serai plus une loque complètement effondrée sur son bureau qui en a marre de vivre.

Copyright © 2007-2008 Natacha Kerensikova

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