Voir sans regarder : limiter sa propre perception

Plus on regarde quelque chose de près, moins on voit les autres choses de près.

attribué à Werner Heisenberg

Les êtres humains sont en permanence assaillis de perceptions. Pour simplifier leur traitement, ils font souvent un tri expéditif, selon ce qui a l'air a priori intéressant, un peu comme une radio qui sélectionne une fréquence jugée a priori intéressante.

Ainsi lorsqu'ils cherchent une information, ou lorsqu'ils essayent d'accomplir une tâche qu'ils connaissent – ou qu'ils croient connaître – ils posent un filtre drastique sur leur système perceptif, et tout ce qui ne correspond pas à ce qui est attendu est perdu, sans même que le sujet en ait conscience. Toutes ces « perceptions perdues » sont ce que Leibniz appelait les « petites perceptions ».

Mais je ne fonctionne pas comme ça. C'est vrai, pourquoi filtrer aussi brutalement les perceptions avant même qu'elles atteignent le champ conscient ? Pourquoi ne pas laisser tout arriver, et faire le tri a posteriori, en rangeant soignement de côté tout ce qui ne semble pas utile pour l'instant ?

Je vis dans un monde de perceptions. Je suis plongée dans cet univers extérieur. Mais quoi que je fasse, je garde toujours conscience de ce monde qui m'entoure. J'ai toujours eu une politique très avare envers l'information : je prends tout et je fais le tri ensuite. Jusque et y compris les informations qui ne me concernent pas ou que je suis pas censée avoir, j'estime avoir suffisamment de recul pour agir sans tenir compte de ces informations, et cela me semble suffisant pour respecter la vie privée et tout ce qui va avec. Mais attention, je ne parle ici que d'information qui m'arrivent fortuitement dessus, il ne s'agit en aucun cas de chercher des informations qui ne me concernent pas, chose que je trouve moralement mauvaise et que je ne fais pas.

Contrairement à la fois précédente sur le rapport à la télévision, je n'ai pas de témoignages extérieurs palpitants, ni ma vie à raconter. En même temps, c'est un peu plus propre, parce que ci-dessus est la constation générale, et ci-dessous des exemples pour les illustrer.

Ce qui me marque le plus, c'est le mépris général des gens pour les messages d'erreur ou les autres informations annexes. Combien de fois est-ce que, lorsque quelqu'un me pésentait son problème informatique qui n'était pas plus précis que « ça marche pas », j'ai répondu : « Oui, c'était écrit dans la boîte de dialogue que tu viens de fermer », avec presque invariablement la réponse : « Quelle boîte de dialogue ? » Car la boîte de dialogue ne fait pas partie de la tâche qu'ils voulaient accomplir, donc elle n'existe pas.

De la même façon, dans ces programmes graphiques bourrés de barre d'état, barres d'outils et autres barres de menu, les gens semblent se focaliser sur un petit nombre de procédures qu'ils connaissent, et semblent incapable d'en dévier, ou même d'imaginer qu'il soit possible de faire autrement. Par exemple, j'ai connu quelqu'un qui allait toujours dans le menu « Fichier » pour cliquer sur « Sauvegarder », et qui n'a jamais remarqué que la petite image de disquette à côté de « Sauvegarder » se trouve aussi dans une barre d'outils. Ben oui, parce qu'elle voulait sauvegarder, pas « regarder le paysage » (sic).

Ou bien dans la rue, les gens qui marchent mais qui ne semblent avoir aucune notion du volume qu'ils occupent, et des gens derrière qu'ils gênent. Suis-je donc la seule à compter à l'oreille le nombre de personnes derrière moi et qui évalue leur position approximative ? Suis-je donc la seule à pouvoir « suivre des yeux » une personne à la périphérie de mon champ de vision, par exemple sur le trottoir d'en face, en gardant les yeux pointés vers l'avant ?

Ou bien la page principale d'un blog, qui indique que le dernier post a eu lieu fin mai, avec autant de commentaires que la dernière fois que j'ai regardé. Je présume que les gens normaux seraient partis chercher s'il y a un nouveau post ou des nouveaux commentaires, et passeraient complètement à côté du petit calendrier dans un coin, qui indiquent les dates en juin où il y a eu des posts « cachés ». Mais j'ai l'air conne maintenant avec cette information, je sais juste qu'il existe des choses que je ne peux pas voir, avec toute la frustration qui va avec. Ignorance is bliss.

Ou bien dans les films et les séries, remarquer les petits détails. Par exemple ceux qui agacent par leur incohérence, comme ce type qui marche vers le sud un soir avec son ombre à sa droite ; ou ceux qui donnent des indices sur la suite, mais aucun exemple ne me vient ; ou ceux qui sont vraiment insignifiants mais qui sont le point culminant du film, comme retrouver nmap dans The Matrix Reloaded.

Ou bien cette discussion, dont les tenants et les aboutissants sont hors-sujet, mais dont voici un extrait :

LUI : j'aime pas trop Katsumi :-)

MOI : J'aime pas ses coiffures, mais je suppose que ce n'est pas ce que l'on cherche dans ces films...

LUI : Nat Nat Nat :-p

LUI : me fait pas croire que tu regarde les coiffures des filles dans les films x voyons XD

Ben si, plus ou moins, parce que peu importe ce que je regarde, je fais toujours l'effort de voir le plus possible. Et donc je vois ça aussi.

Et de la même façon que moi je laisse passer le moins d'information possible, j'attends de mes systèmes informatiques qu'ils fassent de même. Je conserve ainsi indéfiniement tous les logs, et je log le plus d'information possible. Et c'est ainsi qu'il y a quelques mois, lorsque l'heure de la revanche a sonné, que j'ai pu retrouver dans mes logs, en moins de dix minutes, la date et la citation exactes de la remarque concernée, où sur IRC il a été dit que j'échouerais un test de Turing... le 15 décembre 2003.

Publié le dimanche 17 juin 2007 à 17:41.

Catégorie : Alterperception

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